[Trajectoires normaliennes] Alain Prochiantz (S 1969), scientifique « par accident »
Prenez le virus du navet jaune, la neurobiologie et le théâtre. Leur point commun ? Le normalien et ancien directeur du département de biologie de l’ENS-PSL Alain Prochiantz, passé par les bancs de la rue d’Ulm dès 1969. De son enfance passée à lire au choix de la carrière de chercheur fait par élimination, Alain Prochiantz nous raconte sa trajectoire.
La première question posée à Alain Prochiantz a fusé du clavier : qu’est-ce qu’une trajectoire ? À la définition somme toute clinique du Larousse (« ensemble de la carrière d’une personnalité »), le neurobiologiste oppose une version teintée de subjectivité : il s’agit pour lui de la « façon dont nous concevons une vie entre son début et le moment où on en fait le bilan provisoire ». Il ajoute qu’elle est « forcément reconstruite même si on est enclin à considérer comme un destin, par exemple une vocation, ce qui, la plupart du temps, tient des préjugés de son milieu et du hasard ». Il attribue cette reconstruction au « résultat d’un mélange de faits réels et d’illusions, voire de mensonges, auxquels on reste attaché ».
Cette définition éclaire son parcours : né à Paris en 1948 dans un milieu « petit bourgeois », Alain Prochiantz passe son enfance à lire. N’ayant « pas eu le courage de [s]’opposer à un milieu familial qui considérait comme une lubie une inclination littéraire précoce », il intègre l’ENS en 1969. Ne désirant être ni médecin, ni ingénieur, l’école de la rue d’Ulm s’est imposée à lui comme un parcours « raisonnable et valorisant ». À la liste des professions auxquelles il se refuse, il ajoute celle de professeur. En découle sa volonté de ne pas passer l’agrégation, décision qu’il doit en 1971 « défendre avec pugnacité ». Ayant appris à aimer le travail en laboratoire, Alain Prochiantz se destine donc à une carrière de chercheur. Comme il l’a souvent rappelé à de jeunes adultes ayant l’âge des enfants qu’il n’a « pas voulu avoir » : « il est préférable d’apprendre à aimer ce qu’on fait que de chercher à faire ce qu’on aime ou, plutôt, qu’on s’imagine aimer ».
De ses années rue d’Ulm, il se remémore surtout ses rencontres avec des étudiants venus de cursus différents, plutôt des philosophes, et avec lesquels il pratiquait les mêmes disciplines sportives, dont la natation. C’est donc « Le Ruffin », leur professeur de sport, qui l’a plus marqué.
Pourquoi la biologie ? Le prix Nobel de médecine attribué en 1965 à François Jacob, André Lwoff et Jacques Monod et sa lecture de La logique du vivant de François Jacob achèvent de le convaincre de s’orienter sur cette voie. Ce livre, conseillé par un ami philosophe qui l’avait aussi initié à Bachelard, Canguilhem et Foucault, l’a « fasciné ». Il démarche sans succès des laboratoires en neurobiologie et commence donc un doctorat entre biologie moléculaire à l’Université René Diderot (Paris) et chimie au Massachussetts Institute of Technology (Cambridge, États-Unis). En découle un travail de recherche sur la structure moléculaire de l’ARN messager du Virus de la Mosaïque Jaune du Navet soutenu en 1976. « La neurobiologie est venue après : du navet au cerveau, mazette quel bond ! »
En parallèle d’une carrière scientifique riche, Alain Prochiantz a aussi renoué avec ses premières amours : il a participé à la construction de pièces de théâtre aux côtés de l’auteur et metteur en scène Jean-François Peyret. Ont ainsi vu le jour le Traité des Formes, décliné en plusieurs épisodes entre 2002 et 2005 avec La Génysse et le pythagoricien, Des Chimères en automne et Les Variations Darwin, puis en 2011 un spectacle sur les formes contemporaines de reproduction intitulé Ex vivo / In vitro. Depuis 1987, il a publié une douzaine d'ouvrages destinés au "grand public" dont, tout récemment, Accident, Regard sur la République des sciences (Odile Jacob, 2024).
S’il déclare être devenu scientifique « par accident », plusieurs de ses contributions ont fait date, dont notamment sa découverte d’un nouveau mode de signalisation par transfert intercellulaire de facteurs de transcription de la classe des homéoprotéines.
Biographie d’Alain Prochiantz
Alain Prochiantz est ancien élève de l'École normale supérieure (ENS) et a préparé son doctorat d'État à l'université Denis-Diderot à Paris. Il a dirigé l'unité CNRS « développement et évolution du système nerveux » ainsi que le département de biologie de l'ENS avant d'être élu en 2007 sur la Chaire des processus morphologiques, au Collège de France.
Sa contribution scientifique majeure est la découverte d'un nouveau mode de signalisation par transfert intercellulaire de facteurs de transcription de la classe des homéoprotéines. Il s'est depuis intéressé aux rôles physiologiques de cette voie de signalisation ainsi qu'aux pathologies associées à ses altérations. Un résultat frappant est la possibilité de jouer sur ce mode de signalisation pour rouvrir des périodes de plasticité cérébrale chez la souris adulte. Cette réouverture a permis de rétablir la vision binoculaire chez des souris amblyopes ou de modifier les comportements de type anxieux. À partir de l'analyse des mécanismes d'internalisation de ces protéines, il a identifié les premiers peptides capables de traverser les membranes cellulaires et de servir de vecteurs pour l'adressage intracellulaire de substances pharmacologiques. Dans cette veine, il a utilisé certaines homéoprotéines comme agents thérapeutiques dans plusieurs modèles animaux de pathologies humaines, dont les maladies de Parkinson et de Charcot. Ce qui l'a amené à co-fonder BrainEver SAS, une compagnie qui travaille dans le domaine des maladies neurologiques et dont il est Directeur scientifique.
Alain Prochiantz a créé et dirigé, au Collège de France, le Centre interdisciplinaire de recherche en biologie. Il est membre de l’Académie des sciences depuis 2003 et a été Administrateur du Collège de France de 2015 à 2019.
