« L’héritage de Rosselli est à la fois réel et durablement marginalisé »
Entretien avec Diego Dilettoso autour de son livre « Itinéraires d'un antifasciste » (éditions Rue d’Ulm, 2026)
Dans « Itinéraires d'un antifasciste. Carlo Rosselli dans le Paris des années 1930 » (éditions Rue d’Ulm, collection « Italica », février 2026), Diego Dilettoso, docteur en histoire contemporaine, retrace le destin tragique de l’historien Carlo Rosselli, militant et fondateur de Giustizia e Libertà, exilé à Paris. Entretien autour d’une enquête, à la documentation abondante et largement inédite, sur les traces d’une figure singulière de l’exil italien, qui « restitue des milieux, des lieux, des gestes, voire une atmosphère et donne à découvrir, concrètement, le Paris antifasciste ».
Comment vous est venue l’idée de ce livre ? Qu’est-ce qui vous a conduit il y a une quinzaine d’années, alors que vous étiez tout jeune chercheur, à vous intéresser à l’histoire croisée des antifascistes entre la France et l’Italie et, plus largement, en Europe ?
Diego Dilettoso : Le projet est né d’un concours de circonstances. Au début de ma thèse, consacrée à une biographie des années parisiennes de Carlo Rosselli, mon directeur, Éric Vial, m’a proposé d’écrire un article sur les lieux de vie, publics et privés, de l'exilé italien dans la capitale. Ce questionnement faisait écho aux réflexions sur les « lieux de mémoire », dans le sillage des travaux de Pierre Nora (1). Grâce à une bourse de l’École française, j’ai séjourné à Rome à l’été 2011 et dépouillé les dossiers de la police politique italienne, sur Rosselli comme sur les antifascistes qu’il fréquentait à Paris. Cette surveillance policière, extrêmement tatillonne, livre une masse impressionnante de détails sur le quotidien, les réseaux et les sociabilités. En les lisant avec, en arrière-plan, les travaux de Maurice Agulhon, j’ai pu interroger la façon dont ces pratiques ordinaires contribuent à façonner des identités politiques. Peu à peu, l’enquête a débordé du seul cas de Rosselli : l’ampleur des matériaux a fini par transformer l’article en livre.
Grande figure de l’antifascisme italien des années vingt et trente, Carlo Rosselli demeure peu connu en France en dehors des spécialistes de la période, alors même qu’il y a passé les dix dernières années de sa vie. Pouvez-vous nous retracer brièvement son itinéraire intellectuel et géographique singulier ?
Diego Dilettoso : Rosselli n’était pas, au départ, « destiné » à la France : ce sont les circonstances qui l’y conduisent. Jeune économiste, il s’intéresse à l’expérience travailliste britannique et à la possibilité d’articuler libéralisme et socialisme. Cependant, il se méfie assez tôt de certaines tendances à l’étatisme qu’il aperçoit chez les Fabiens anglais. Après son évasion de l’île de Lipari, où il était assigné à résidence par le gouvernement italien du fait de son engagement socialiste, il gagne Paris. D’après des informateurs fascistes, il envisage d’abord Londres, puis choisit Paris, plus commode, parce que s’y concentrent de nombreux antifascistes italiens. Conçu d’abord comme provisoire, cet exil finit par s’inscrire dans la durée. Il devient un moment décisif : Rosselli y consolide sa pensée et y tisse des contacts politiques et intellectuels.
Vous retracez les dernières années parisiennes de Carlo Rosselli, comment avez-vous procédé pour mener cette enquête ? En Italie, Carlo Rosselli avait déjà fait l’objet d’articles, de monographies ou d’ouvrages collectifs. En quoi l’approche que vous avez choisie, qui fait une très large place à la documentation photographique d’époque, est-elle résolument originale ?
Diego Dilettoso : J’ai croisé, autant que possible, des sources de nature différente : dossiers de police, correspondance, imprimés et traces matérielles de la vie en exil. Le cœur du travail repose sur l’Archivio centrale dello Stato, mais aussi sur une constellation de fonds consultés en Italie, en France, et plus largement en Europe et aux États-Unis. Ce travail m’a permis de relire autrement l’historiographie d’après-guerre, souvent marquée par les catégories de la guerre froide : Rosselli y apparaît tantôt comme un socialiste libéral défini presque exclusivement par son anticommunisme, tantôt, à l’inverse, comme un « compagnon de route » à partir de la guerre d’Espagne. Ces cadrages manichéens ne me semblent pas rendre compte d’une pensée nuancée, telle que celle de Rosselli. La place accordée aux photographies répond à cette ambition : restituer des milieux, des lieux, des gestes, voire une atmosphère et donner à découvrir, concrètement, le Paris antifasciste.
Comment Carlo Rosselli a-t-il vécu son exil en France et qu’a-t-il « fait » de cette expérience ? Quelle influence la culture française a-t-elle eue sur lui ?
Diego Dilettoso : Son rapport à l’exil est ambivalent. Longtemps, il refuse l’idée de quitter l’Italie, par crainte d’être coupé des groupes antifascistes restés sur place. Après l’évasion de Lipari, l’exil n’est plus un choix, mais une obligation. Une fois en France, il oscille entre le désir de découvrir le pays et la prudence : il évite d’afficher une intégration trop visible, qui pourrait être lue comme un relâchement dans son engagement militant. Il envisage par exemple l’achat d’une résidence secondaire dans la campagne près de Fontainebleau, projet finalement abandonné, sans doute pour ne pas envoyer un signal de démobilisation. Sur le plan culturel, il fréquente des écrivains, des cercles intellectuels et des milieux universitaires, comme l’Union pour la vérité (émanation de la maison d’édition Gallimard) ou les Décades de Pontigny. Son réseau français apparaît ainsi très divers, fondé sur des relations personnelles plus que sur des appareils partisans.
Quelle est la spécificité du socialisme de Rosselli et comment le situer par rapport à d’autres penseurs importants tels qu'Emilio Lussu, Piero Gobetti lui-aussi mort à Paris, ou l’historien Gaetano Salvemini ?
Diego Dilettoso : La spécificité du socialisme de Rosselli tient à son qualificatif « libéral » : le socialisme doit garantir le plein développement de la personnalité et l’autonomie des individus. Cette exigence s’articule avec un programme de collectivisation des monopoles et oligopoles privés, assorti de formes de participation (salariés, consommateurs, organismes publics). On pense, par certains aspects, aux expériences des conseils ouvriers du biennio rosso à Turin, qui intéressent aussi Gobetti. Mais Gobetti demeure un pur libéral, réticent à toute intervention étatique(2). Lussu, issu d’une autre trajectoire, plus républicaine, glisse vers un activisme révolutionnaire de type blanquiste. Salvemini est plus difficile encore à classer : socialiste à l’origine, il se détache surtout des partis et de leurs dirigeants, notamment en raison de leur passivité face à la montée du fascisme. Lorsque Giustizia e Libertà, le mouvement dirigé par Rosselli, prend un tournant plus « socialiste » au milieu des années 1930, Salvemini s’en éloigne. Carlo, lui, va jusqu’à théoriser un « communisme libéral » (selon ses termes), formule qui synthétise l’évolution de sa pensée au fil de ses années parisiennes.
Aujourd’hui, que peut-on dire sur l’héritage politique laissé par Carlo Rosselli ? Quelle trace son histoire tragique laisse-t-elle en Italie ?
Diego Dilettoso : L’héritage de Rosselli est à la fois réel et durablement marginalisé. Son assassinat, en 1937, suscite une émotion forte et ravive brièvement une dynamique « frontiste », au moment même où le gouvernement du Front populaire français traverse une crise profonde. Très vite, pourtant, sa disparition décapite Giustizia e Libertà (GL) : aucun dirigeant ne dispose alors d’un charisme comparable. Les giellistes (les membres du mouvement GL) jouent un rôle notable dans la Résistance, mais l’après-guerre met en évidence le faible enracinement de ce courant en Italie, face au retour en force des grandes familles politiques d’avant le fascisme (catholiques, socialistes, communistes)(3). Le parti d’Action (Partito d’Azione) revendique une part de l’héritage rossellien, dans un paysage rapidement polarisé par la guerre froide, ce qui marginalise tout ce qui est difficilement classable. La mémoire de Rosselli reste ainsi celle d’un destin tragique ; sa pensée, elle, demeure peu connue et parfois lue de manière superficielle, en oubliant l’empreinte parisienne que mon livre s’efforce justement de remettre au premier plan.
(1) Mario Isnenghi (dir.), L’Italie par elle-même. Lieux de mémoire italiens de 1848 à nous jours, éd. Rue d’Ulm, coll. « Italica », 2e éd. 2013.
(2) Piero Gobetti, Libéralisme et révolution antifasciste, édition d’Éric Vial, éd. Rue d’Ulm, coll. « Italica », 2010.
(3) Sabino Cassese, L’Italie, le fascisme et l’État. Continuités et paradoxes, éd. Rue d’Ulm, coll. « Italica », 2014.
À propos de Diego Dilettoso
Diego Dilettoso est docteur en histoire contemporaine et chargé de cours à CY Cergy Paris Université. Spécialiste de Carlo Rosselli, il a analysé l’influence des contextes sociaux, politiques et culturels sur la pensée du fondateur de Giustizia e Libertà. Plus largement, il étudie les réseaux de l’antifascisme en exil et la circulation transnationale des idées entre l’Italie et la France, et à l’échelle européenne, entre les deux guerres mondiales.
