« L’entrée à l’ENS est une forme de nouveau départ »

Rencontre avec Roland Béhar, nouveau directeur des études lettres, sciences humaines et sociales

Roland Béhar, maître de conférences au département littératures et langage de l’ENS-PSL est depuis septembre le nouveau directeur des études lettres, sciences humaines et sociales aux côtés de Clotilde Policar, directrice des études sciences. Un rôle clé dans la scolarité des étudiants, qu’il appréhende avec curiosité mais surtout avec l’envie d’accompagner et de rendre possible « les mille et une manières dont on peut être normalien ».
Roland Béhar, nouveau directeur des études lettres, sciences humaines et sociales de l’ENS
Roland Béhar, nouveau directeur des études lettres, sciences humaines et sociales de l’ENS

Les directeurs des études lettres et sciences de l’ENS ont un rôle central dans le parcours des normaliens et normaliennes, qu’ils accompagnent de bout en bout : de la promotion de la formation à l'ENS auprès de potentiels candidats, à la participation aux concours d’entrée de l’École, et surtout, en suivant les étudiants tout au long de leur scolarité.
« Nous sommes présents au moment crucial de leur entrée à l’ENS, nous les accueillons, nous les orientons dans leurs études – qui peuvent être des cursus doubles avec d’autres établissements d’enseignement supérieur –, nous les aidons, avec leurs tuteurs, à structurer leurs programmes d’études, qui débouchent sur l’obtention de leur diplôme, et nous suivons également leurs candidatures à des départs à l’étranger ou, finalement, à des contrats doctoraux », détaille Roland Béhar, nouveau directeur des études lettres, sciences humaines et sociales de l’École. Également maître de conférences au département Littératures et langage, il succède à Dorothée Butigieg, désormais responsable de la vie étudiante (lire l’article).
 

« Notre rôle, à Clotilde Policar et à moi-même, est de faire comprendre la scolarité à l’ENS dans son fonctionnement, aussi bien pour ceux qui s’y intéressent en amont, que pour ceux qui s’y engagent, tout en en assurant sa structuration, son bon déroulement et son plein investissement par les normaliens », explique le nouveau directeur des études, qui admet avoir pris le temps de soupeser les nombreuses implications de ce poste avant de l’accepter. « C’est une fonction à laquelle je ne pensais pas jusqu’à un passé très récent. Je considérais toujours avec la plus grande admiration et le plus grand respect les collègues qui l’avaient acceptée », confie-t-il.

Ce poste crucial, Roland Béhar l’appréhende avec l’envie d’accompagner et de rendre possible « les mille et une manières dont on peut être normalien en lettres, sciences humaines et sociales », mais aussi avec la curiosité de découvrir un nouveau visage de l’École. Car s’il est familier avec l’ENS pour y avoir été normalien (Lettres A/L, 2000), puis maître de conférences depuis 2014, Roland Béhar avoue volontiers être loin d'avoir fait le tour de l’établissement : « si mes expériences antérieures de tuteur de normaliens ou de co-responsable des relations internationales au département Littératures et langage m’avaient habitué à suivre la scolarité d’élèves très différents entre eux, aux parcours extrêmement singuliers, elles étaient cependant loin de me donner une vue d’ensemble de la fonction de directeur des études lettres. C’est pour obtenir celle-ci, avec une compréhension plus fine des rouages de l’institution, et avec la volonté de la servir au mieux, que j’ai accepté ce poste. »

 

La redéfinition de soi

Conscient de prendre ses fonctions à l’aube d’une année « singulière à plus d’un titre », Roland Béhar espère qu’elle sera aussi celle d’un relatif retour à une forme de normalité de la scolarité des normaliennes et normaliens. Selon lui, il s’agit de réintégrer les murs de l’École, après ce long intermède qu’auront été les longs mois de la pandémie, « mais aussi de réinventer, de faire que ce soit l’occasion de faire pareil, mais en mieux, en apprenant des limites dont on a pu faire l’expérience au cours des derniers mois », ajoute-t-il avec optimisme.

Et pour les conscrits et les conscrites qui s’apprêtent à franchir les portes de l’École cette année, Roland Béhar leur conseille de voir leur rentrée à l’ENS-PSL tout simplement « comme une forme de nouveau départ ». Les nouveaux normaliens doivent oublier le passé et se montrer capables d’accueillir l’École dans sa diversité, avec curiosité. « Ce qu’ils feront ici est très différent de ce qu’ils ont vu auparavant », prévient-il, bienveillant. « Ils vont aussi apprendre à accepter de perdre du temps, à ne plus être préoccupés par l’efficacité, par l’optimisation. Ils devront apprendre, ou réapprendre, le temps de la réflexion, de la lecture gratuite, de l’absence de résultat immédiat. Ce sont les conditions sine qua non de la redéfinition de soi, de la liberté intellectuelle, de ce que les Latins appelaient l’otium », ajoute-il. Un conseil de directeur d’études mais aussi d’alumnus.

Car de ses années étudiantes à l’École, Roland Béhar garde le souvenir d’une expérience « profondément formatrice » : l’expérience de la sérendipité, que tous les normaliens et normaliennes partagent d’une manière ou d’une autre, « du fait d’avoir la main heureuse dans la recherche, de la rencontre avec l’inespéré et pourtant attendu, "par accident et sagacité" », explique-t-il en reprenant les mots de l’écrivain Horace Walpole. Le directeur d’études cite en exemple la bibliothèque, « pouvant devenir le cœur de cet événement que tout chercheur appelle secrètement de ses vœux ».

 

« La bibliothèque matérialise ce que l’ENS tout entière a vocation à être »

Au cours de sa scolarité, Roland Béhar a pu ainsi redécouvrir les pouvoirs de ce lieu précieux et singulier, qui le fascine encore et toujours, où il a tenu à se faire photographier pour cet article. « Entrer dans la bibliothèque de l’ENS, c’était un peu comme entrer dans un récit de Borges, où tous les textes devenaient simultanément possibles, aussi du fait que celle-ci – et c’est suffisamment rare pour être souligné – est pour une très grande partie en accès libre », précise-t-il.

La symbolique de cette bibliothèque est forte et sincère : « elle matérialise exemplairement ce que l’ENS tout entière a vocation à être : un lieu où les générations du passé et du présent sédimentent leurs vies intellectuelles, et donc un réservoir de possibles pour l’avenir, un espace où les idées sont appelées à prendre forme, à s’actualiser. »

Et c’est cette fois-ci en tant qu’enseignant épris des lettres que Roland Béhard fait le lien avec la littérature, qui regorge de ces rencontres « fortuites », comme il l’explique avec passion : « rencontres avec des personnages, mais rencontres avec des manuscrits – on peut penser au manuscrit arabe, au Manuscrit trouvé à Saragosse, au manuscrit du Nom de la Rose, trouvé à Buenos Aires, et qui relate comment aurait été définitivement perdu un autre manuscrit, celui portant sur la comédie d’Aristote. »

 

« Enseigner et lire une langue étrangère, c’est s’exposer à l’autre »

Son poste de directeur des études lettres et sciences humaines et sociales s’ajoute cette année à celui de maître de conférences en littérature, où il enseigne la traduction et les littératures hispaniques, en particulier du Moyen Âge et de la Renaissance. Un intérêt pour cette dernière période qui lui vient non seulement « d’un certain goût personnel pour l’ancien », mais aussi de ce que ce fut une période qui se proposa, « peut-être plus qu’aucune autre, de prendre la mesure de l’humain, de ce dont l’humain est capable. » Si Roland Béhar considère la Renaissance comme un retour sur l’Antiquité, elle est selon lui surtout empreinte de curiosité, d’inventivité et de créativité esthétique « dont la période actuelle doute peut-être, sans toutefois cesser de s’en alimenter. »

Pour ce maître de conférences, étudier et enseigner la littérature et la civilisation espagnoles ou, plus largement, hispaniques, c’est aussi « se situer dans le cadre d’une langue qui s’est étendue aux dimensions du monde, pour le meilleur et pour le pire ». Ainsi, cette amplitude en fait un lieu particulièrement indiqué, « unifié » par une même langue, pour mesurer la place du legs classique et humaniste dans le monde d’aujourd’hui, éminemment riche d’enseignements pour le monde de demain. « C’est pourquoi, bien que spécialiste de la modernité, il m’a tenu à cœur de développer l’étude de l’Amérique « latine » à l’ENS, et ce en particulier dans le cadre du séminaire mensuel « Perspectives transaméricaines », porté conjointement par l’ENS-PSL et l’Institut des Amériques, ou dans celui du séminaire du groupe Medet-Lat », justifie-t-il.

De manière plus générale, enseigner et lire une langue étrangère est aussi pour Roland Béhar une manière de « s’exposer à l’autre, à l’altérité humaine, à l’épreuve de l’étranger ». Et s’il y a une définition qu’il retient de son enseignement, c’est avant tout celle-ci : « enseigner à comprendre le passé, enseigner à déchiffrer le legs de ceux qui sont venus avant, enseigner à mesurer l’écart entre hier et aujourd’hui, entre la langue autre et la nôtre… mais qu’est-ce qui est nôtre ? En trois mots : enseigner à lire. »

 

À propos de Roland Béhar

Après son entrée à l’École normale comme optionnaire d’allemand, Roland Béhar a poursuivi ses études avec des licences d’espagnol et de philosophie, une maîtrise d’espagnol, un DEA d’Histoire de la philosophie et une agrégation d’espagnol. « Ce fut un parcours typiquement pluridisciplinaire, comme on en pratique souvent à l’École normale, et depuis bien avant l’invention du diplôme de l’ENS. Dans ce parcours, il est toujours difficile de savoir ce qui l’emporte, de la curiosité de découvrir une multiplicité de disciplines ou de la difficulté à choisir – et pourtant, à la fin, il faut bien choisir » se souvient-il.
Une thèse en études romanes le mène à l’université de Lille, puis à la Casa de Velázquez (EHEHI), à Madrid, et enfin à la Sorbonne, à Paris. Il est ensuite recruté comme maître de conférences à Lille, puis à l’ENS-PSL en 2014. « Dans mon parcours, on pourrait aisément trouver un, voire plusieurs fils conducteurs, parmi lesquels figureraient mon intérêt pour les langues, le langage et les littératures, mais aussi le fait que les matières étudiées se recroisent sur une même période, qu’on nomme, selon les disciplines, Renaissance, (première) Modernité, Siècle d’Or… » résume Roland Béhar.