« Hayashi Fumiko trouve un écho particulièrement fort dans la période que nous traversons. »
Entretien avec Estelle Figon, professeure agrégée de japonais à l’ENS-PSL
Est parue en janvier 2026 (éditions Rue d’Ulm) une traduction inédite en français de huit récits de Hayashi Fumiko, poète, romancière, nouvelliste et journaliste japonaise (1903-1951). Témoignages d’une période de crise existentielle et artistique mais aussi d’intense créativité, ces pages dressent le portrait d’une écrivaine moderne dans le Tôkyô des années 1930, à la veille des bouleversements de l’histoire.
Pourquoi cette traduction plus de quatre-vingt-dix ans après leur rédaction ? Pourquoi (re)lire cette autrice en 2026 ? Quels sont les enjeux d’une traduction du japonais vers le français ? Réponses avec Estelle Figon, professeure agrégée de japonais à l’ENS-PSL et traductrice de cet ouvrage.
Vous venez de traduire Jeune printemps, un recueil rassemblant huit récits rédigés entre 1933 et 1936 par Hayashi Fumiko (éditions Rue d’Ulm, janvier 2026). Qu'est-ce qui a motivé cette traduction ?
Bien que Hayashi ait connu un grand succès au Japon, dès 1930 et jusqu’à sa mort prématurée en 1951, les premières traductions en français de deux de ses nouvelles datent seulement des années 1980, dans les anthologies Gallimard ou Picquier. Après cela, très peu de textes ont été traduits, même dans les pays anglophones. Je cherchais un bon texte, ni trop difficile ni trop long, pour mon atelier de traduction, et c’est ainsi que je l’ai redécouverte. Mais il n’y a pas de hasard : au Japon également, après avoir été un peu dédaignée, elle connaît un regain de popularité, sans doute lié aussi à l’intérêt renouvelé pour cette période troublée aujourd’hui.
Jeune printemps est composé de huit récits. Si nous devions en lire un en particulier, lequel nous conseilleriez-vous et pourquoi ?
J’en aime plusieurs, de style très différent, mais j’ai un faible pour Retour au pays, que je trouve particulièrement habile du point de vue formel, tout en étant très émouvant. Tous les thèmes ainsi que le matériau autobiographique de Hayashi y sont présents, mais elle en fait un montage subtil, qu’elle met en relation de façon très fine avec l’œuvre d’un autre poète. C’est un récit très abouti.
Pourquoi lire Hayashi Fumiko en 2026 ?
Hayashi est une enfant terrible : libre, moderne, émouvante, paradoxale aussi. Elle a vécu la misère, a traversé un monde en crise, au risque de s’y perdre. Cette vie un peu vertigineuse lui a permis d’évoquer, avec un humanisme non exempt de mélancolie, à la fois le monde sensible de son enfance et la vie quotidienne des petites gens, tout en mettant souvent en scène des femmes proches d’elle. Son écriture est vive, sobre, parfois brouillonne (elle travaillait trop, acceptait tout ce qui se proposait). Elle trouve un écho particulièrement fort dans la période que nous traversons.
Quels sont les enjeux d'une traduction du japonais vers le français ?
Le japonais est une langue très éloignée de la nôtre, mais le monde décrit par Hayashi n’est pas si différent de celui des années 1930 en Occident. Ce n’était pas l’univers du Dit du Genji : le Japon était déjà un grand pays industrialisé. Il me semble qu’un des plaisirs du traducteur est de parvenir à créer, par sa traduction, une résonance entre le texte original et la sensibilité du lecteur de la langue d’arrivée. Il faut trouver ce qui est pertinent, faire passer la poésie de la langue de l’auteur, l’écart par rapport à la « norme », ou au contraire le plus banal. Le danger, en revanche, quand les cultures sont très différentes, c’est l’excès de pittoresque et le kitsch.
Pouvez-vous enfin nous parler des études de japonais à l'ENS ?
Elles se portent très bien ! Les effectifs sont stables depuis longtemps, avec des élèves très motivés. Nous avons actuellement quatre niveaux de langue, de débutant à intermédiaire avancé. Avec la création de la Mineure Asie orientale, nous avons développé des cours de civilisation, non seulement du Japon mais aussi de la Chine et de la Corée. Nous sommes également très heureux, avec la Direction des relations internationales (DRI), de voir que nos échanges avec les universités japonaises se développent et que les séjours au Japon sont de plus en plus demandés chaque année.
À propos de Hayashi Fumiko
Poète, romancière, nouvelliste, journaliste, Hayashi Fumiko (Shimonoseki ?, 1903 Tôkyô, 1951) est née dans une famille de colporteurs très pauvres, et l’univers des petites gens dans le sud-ouest du Japon qu’elle parcourt en tous sens durant sa jeunesse imprègne profondément son œuvre. Au début des années 1920, elle s’installe à Tôkyô, où elle vit d’emplois précaires tout en écrivant sans relâche. La ville, après le chaos du grand séisme de 1923, est en pleine ébullition intellectuelle et artistique. Hayashi publie en 1930 Hôrôki (Chronique de ma vie vagabonde), qui rencontre un succès fulgurant et lance sa carrière littéraire. Entre 1931 et la fin de la guerre, elle se rend en Europe, séjourne longuement à Paris et à Londres, voyage en Chine et travaille à Singapour, Java et Bornéo sous occupation japonaise. Elle meurt à l’âge de 47 ans.
Bien que très connue du grand public japonais, son œuvre ne relève pas de la littérature « populaire ». Son style, parfois déroutant, est traversé par une énergie vibrante et un tissage subtil de références poétiques. Parmi ses œuvres les plus notables figurent Inazuma (L’Éclair, 1936), Meshi (Le Repas, 1951) et Ukigumo (Nuages flottants, 1951) qui sont adaptées au cinéma par le célèbre réalisateur Naruse Mikio (1905-1969).
(Source : éditions Rue d’Ulm)
À propos d’Estelle Figon
Estelle Figon est agrégée de langue et civilisation japonaises et enseigne cette discipline à l’ENS depuis 2007. Elle a été étudiante boursière à Tôkyô où elle a vécu quatre ans. De retour en France, elle a exercé divers métiers dans les médias, l’interprétariat, avant de repartir passer un an à Kyôto. Enfin, elle a obtenu l’agrégation et est devenue enseignante. Elle travaille plus particulièrement sur la littérature de la première moitié du XXe siècle et a traduit auparavant un roman de Sakaguchi Ango, Meurtres sans série, aux Belles Lettres.

