Anne-Solène Rolland, saisir sa chance
Promotion 2001 – Lettres classiques
Nous rencontrons Anne-Solène Rolland au sein de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA), dont elle a pris la direction en septembre 2025. Son bureau, sous les toits, donne sur la Bibliothèque nationale de France, dont les murs abritent aussi la bibliothèque de l’INHA. Nous avons discuté de son expérience à l’ENS, de son choix de se tourner vers le métier de conservatrice du patrimoine mais aussi du rôle des musées. Tout au long de l’entretien, elle a insisté sur un mot : la chance. Découverte de sa trajectoire.
Passer le concours de l’ENS, un « objectif et un choix »
Dès sa classe préparatoire, « riche et passionnante », effectuée au Lycée Louis-le-Grand, Anne-Solène Rolland se destine à l’ENS. Pour elle, c’est à la fois un « objectif et un choix ». De Normale Sup’, elle ne connaît à l’époque pas grand-chose, si ce n’est que deux membres de sa famille l’ont précédée rue d’Ulm. N’ayant pas d’image préconçue de l’Ecole, c’est la découverte d’une « grande liberté » qui la frappe d’abord : nombreux sont les champs disciplinaires à explorer. Et précieuse est l’écoute accordée aux élèves hésitants face à un parcours à inventer.
Très attachée aux lettres classiques pendant ses deux ans de classe préparatoire, Anne-Solène Rolland intègre l’ENS par cette voie. Une fois rue d’Ulm, elle doute : si elle apprécie les langues et la grammaire, elle ne se sent pas l’âme d’une future professeure. Conseillée par Michel Espagne, responsable de l’Unité Mixte de Recherche Pays germaniques, son attrait pour l’allemand la décide à se diriger vers un cursus mixte composé de lettres classiques et de la langue de Goethe. Ses deux premières années sont ainsi dévouées aux traductions du grec ancien par le poète allemand Friedrich Hölderlin. À ce moment-là, c’est vers l’agrégation d’allemand qu’elle pense se tourner.
Sa troisième année à l’ENS est décisive : alors qu’elle effectue un stage dans un musée à l’occasion d’un échange à Berlin, Anne-Solène Rolland constate son désir de poursuivre dans ce domaine. Ce n’est pas tant l’histoire de l’art qui l’y amène – étudiée à l’ENS grâce aux cours de Nadeije Laneyrie-Dagen et de Camille Morineau – mais plutôt le musée en tant que milieu professionnel, au cœur d’enjeux de transmission, d’histoire et de société. Elle y voit aussi un moyen de travailler en collectif, ce qui lui semble mieux lui convenir que le travail parfois solitaire de la chercheuse.
De l’ENS, Anne-Solène Rolland garde en mémoire une « grande chance » : intégrer cette école lui a permis de trouver sa voie, de toujours être accompagnée dans son parcours. Sa trajectoire, « très interdisciplinaire et libre », se lit à l’image de ce qu’on y apprend. Elle insiste également sur ce qui fait la force de l’École, la réunion de carrières littéraires et scientifiques, terreaux fertiles à la naissance d’une façon de penser originale. Aux étudiantes et étudiants qui ne seraient pas encore décidés, Anne-Solène Rolland souligne qu’il « ne faut jamais hésiter à passer le concours ». L’ENS ouvre « des portes et des ponts » et fait naître des opportunités de recherche toujours à la pointe.
De l’allemand au métier de conservatrice du patrimoine
Alors que son retour à Paris pour sa quatrième année laissait présager le passage de l’agrégation d’allemand, Anne-Solène Rolland rentre avec une autre idée en tête : tenter le concours de conservateur du patrimoine. Elle consacre sa quatrième année d’école à ce « parcours un peu original », accompagnée par Nadeije Laneyrie-Dagen et Béatrice Joyeux-Prunel. Elle se tourne vers la spécialité histoire des collections extra-européennes et des musées d’anthropologie, qu’elle attribue à son intérêt pour les musées de société, « outils forts de transmission y compris pour aborder des questions historiques complexes, la médiation et le rapport à l’objet ». Ces questions bénéficient alors d’une forte actualité, qui renforce son intérêt, au moment du grand débat sur l’ouverture du musée du Quai Branly - Jacques Chirac : comment exposer des collections issues de pays lointains ? quelles sont les bonnes façons de le faire ? quelles histoires ce musée doit-il raconter et à qui ?
À l’issue d’une année intense de préparation, Anne-Solène Rolland obtient le concours dans la spécialité arts de l’Océanie et, après une formation de 18 mois à l’Institut national du patrimoine, commence un poste au musée du Quai Branly - Jacques Chirac, un « alignement des planètes ».
Une carrière « très riche »
Anne-Solène Rolland évoque une carrière « très riche » guidée par un intérêt marqué pour le fond scientifique mais aussi par une passion pour ce que l’art et les objets peuvent raconter et apporter d’un point de vue d’émancipation et d’éducation. Ses diverses positions stratégiques dans des musées – le musée du Quai Branly Jacques Chirac, le Louvre, « une chance immense de travailler dans un endroit extraordinaire », puis un poste de directrice des musées de France rue de Valois – lui ont permis d’en apprendre beaucoup sur les politiques publiques.
En septembre 2025, Anne-Solène Rolland est nommée directrice générale de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA), institution de recherche publique qui abrite la plus grande bibliothèque d’histoire de l’art du monde avec plus de 1,7 million de documents. Une fois encore, elle mesure sa « chance » de participer au rayonnement d’un établissement mettant au cœur exigence scientifique et ouverture d'esprit. Si elle ne se considère pas tout à fait comme une chercheuse, elle est une « scientifique professionnelle du patrimoine », qui dit chercher à construire des ponts entre musées et universités et rester vigilante à l’utilité sociale et éducative d’une institution qui parle d’histoire de l’art. Selon elle, « l’histoire de l’art, les oeuvres apportent des questionnements sur la façon dont on regarde les images, l’histoire des musées, des collections mais aussi sur des questions sociétales ». Elle insiste sur le rôle souvent précurseur que jouent les artistes, que ce soit en matière de rapport au genre ou à l’environnement par exemple.
Avant de nous quitter, nous avons demandé à Anne-Solène Rolland de nous parler de son musée préféré. Elle en a cité trois. Le quai Branly tout d’abord, « [s]on musée de cœur, autour duquel [elle a] construit [s]a carrière », pour sa programmation d’expositions toujours « extrêmement riche et diversifiée » et ses objets extraordinaires et d’une rare diversité. Le Louvre ensuite, « évidemment », car il « ne faut jamais oublier sa force » et « ne jamais se priver d’y aller et d’y retourner ». Enfin, pour sortir de Paris, le Louvre-Lens, un endroit « magnifique, ouvert sur la nature et doté d’une vocation politique dans un territoire marqué par la désindustrialisation et où la culture joue un rôle social important », qui est aussi selon elle l’une des plus belles architectures de musée en France (réalisation de l’agence japonaise SANAA).
