La restitution d’un ouvrage spolié à Marc Bloch sous l’Occupation grâce au travail de l’Institut national d’histoire de l’art
Éclairages d’Anne-Solène Rolland, directrice générale de l’INHA et ancienne élève de l'ENS
Le 16 février 2026, l’État a restitué aux ayants droit de l’historien Marc Bloch un ouvrage confisqué pendant l’Occupation lui ayant appartenu. La restitution de Description abrégée de la cathédrale d’Amiens, publié en 1904 par Georges Durand et conservé dans les collections de la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, s’inscrit dans la politique nationale de réparation des spoliations antisémites commises entre 1940 et 1944. Anne-Solène Rolland, directrice générale de l’INHA depuis septembre 2025, nous en dit quelques mots.
Restituer un ouvrage spolié à Marc Bloch pendant la Seconde Guerre mondiale
Le livre Description abrégée de la cathédrale d’Amiens, acquis auprès de l’administration des domaines en 1951, a pu être identifié grâce à la présence d’un ex-libris manuscrit et au croisement des registres d’entrées. Anne-Solène Rolland se remémore une cérémonie de restitution « émouvante », porteuse de sens « tant Marc Bloch et l’Ecole des Annales ont infusé l’histoire et les sciences sociales ». La famille de Marc Bloch a ensuite versé cet ouvrage à la bibliothèque Halphen de l’université Paris I Panthéon Sorbonne, constituée entre autres de 700 volumes dont 36 recueils regroupant 488 tirés-à-part, autrefois propriétés de l’historien.
Œuvrer à la restitution des œuvres spoliées
Comme Anne-Solène Rolland l’explique, en évoquant la spoliation pendant la Seconde Guerre mondiale, « on pense naturellement aux œuvres et aux objets d’art ». Or les livres font partie d’un corpus de spoliation « énorme », difficile à évaluer car ardue est la tâche de retracer la trajectoire des livres. Plus facilement dispersables que les œuvres d’art, ces derniers sont aussi plus anonymes. Dans le cas de Marc Bloch, « ce sont des milliers d’ouvrages qui ont été spoliés parce qu’il était ciblé en tant qu’intellectuel juif », rappelle Anne-Solène Rolland. Ces spoliations ont participé à un processus de dépouillement et d’effacement des trajectoires individuelles, qu’il s’agisse de familles anonymes ou de grandes figures intellectuelles.
D’autant plus importante, la restitution de ces documents s’appuie sur un travail de fond effectué par les bibliothèques – avec le soutien du gouvernement au travers de la Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 – , dont celle de l’INHA qui a commencé cette entreprise de manière « pionnière » en 2016. L’institut a mené une enquête de deux ans pour identifier, dans un fonds contenant plus de 1,7 million de documents, ceux ayant pu faire l’objet de spoliation. Grâce aux archives administratives, aux registres d’entrées et aux exemplaires versés à la Bibliothèque centrale des musées nationaux ainsi qu’à la Bibliothèque d’art et d’archéologie, plus de 1224 ouvrages ont été formellement considérés comme confisqués.
Cette démarche est extrêmement « complexe et prend beaucoup de temps ». Ce « travail de fourmi » se révèle être un enjeu de taille pour les bibliothèques, « dans ce que cela dit de l’histoire de nos collections mais aussi de la transparence que nos institutions de recherche doivent à leurs lecteurs et à la communauté scientifique aujourd’hui », ajoute Anne-Solène Rolland. La liste des ouvrages spoliés est consultable dans le catalogue de la bibliothèque, dans le Système universitaire de documentation et dans la base Spolivres. Anne-Solène Rolland conclut : « c’est l’histoire des savoirs, dans ce que l’histoire a de plus noir, et nous devons aussi la transmettre ».
