[TRAJECTOIRES NORMALIENNES] Adèle Yon, retrouver sa voix

Créé le
17 décembre 2025
Tentez l’expérience de taper le nom « Adèle Yon » dans un moteur de recherche. Vous obtiendrez une multitude de sources dans les médias : Libération, Ouest-France, Radio Canada, La Provence, Le Temps, France Inter… tous ont parlé avec ou d’Adèle Yon depuis la sortie de son livre Mon vrai nom est Elisabeth (Éditions du sous-sol, février 2025). « Phénomène littéraire », « livre de l’été », « coup de cœur » : le premier roman, inclassable, de cette normalienne fait l’unanimité. L’interviewer fin novembre 2025, c’est risquer de (re)dire tout ce qui l’a déjà été. Le parti pris a donc été le suivant : rencontrer Adèle Yon à l’ENS, l’École qu’elle n’a pas quittée depuis onze ans qu’elle l’a intégrée. Et, pour une fois, essayer de ne pas (trop) évoquer son livre. 
 
Adèle Yon
© Adèle Yon

Éclore à l’ENS

Adèle Yon a passé le concours de Normale Sup guidée par la volonté de « choisir le moins possible ». Très bonne élève au collège, ses parents décident de l’inscrire au lycée parisien Louis-le-Grand « pour [l]a stimuler ». « Curieuse dans beaucoup de matières », la classe préparatoire littéraire au lycée Henri IV s’impose ensuite à elle, désireuse d’un parcours qui lui permettrait de rester la plus généraliste. Aucun membre de sa famille n’est passé par les bancs de Normale Sup. Elle en apprend donc l’existence pendant l’hypokhâgne (première année de classe préparatoire littéraire, ndlr), Henri IV étant situé à quelques encablures de la rue d’Ulm. Là-bas, on lui présente cette prestigieuse institution comme un endroit où l’on peut « choisir quasiment à la carte l’intégralité des cours qui nous intéressent ».

La préparation du concours de l’ENS, elle la vit « comme un combat ». Et pas seulement au sens figuré : lors de sa « khûbe » (troisième année de prépa, ndlr), elle s’entraîne avec un professeur qui lui fait répéter des sujets pendant qu’elle boxe dans le vide. Pour elle, tenter l’ENS c’est « quelque chose qui peut engager à aller chercher une force qu’on a en soi, ou au contraire écraser un semblant de créativité ou de force et dans ce cas faire basculer du côté de la vulnérabilité, de la déception ». Elle donne l’exemple d’amis pour qui l’échec au concours s’est révélé dévastateur. Et d’insister : ne pas avoir envie de passer le concours ou y échouer ne signifie pas que l’on n’a pas assez de qualités.

Une fois reçue rue d’Ulm en 2014, Adèle Yon découvre la profusion de cours de première année : sociologie, physique quantique pour les littéraires, philosophie, arts… Celle à qui l’on a toujours reproché d’être « trop », à l’instar de son arrière-grand-mère Elisabeth, se sent enfin à sa place : « ce principe de ne pas avoir à choisir et de pouvoir aller partout où je le souhaitais a été une grande source de motivation pour rentrer à l’ENS ». Elle se construit alors un programme sur mesure, interdisciplinaire. Inscrite au département de philosophie, Frédéric Worms devient son directeur de mémoire, grâce auquel elle s’oriente petit à petit vers le cinéma. De cette école, elle loue la « liberté extrême » dans les disciplines : naviguer entre les différents formalismes lui a réellement « permis d’éclore ». Elle tient également à mettre en lumière la grande compétence des services administratifs : à l’ENS, « tout est humain, interpersonnel et peut se résoudre par le dialogue ».

L’encart de son livre indique : « née à Paris en 1994, Adèle Yon enquête, écrit et cuisine. Normalienne, chercheuse en études cinématographiques, c’est à l’occasion de sa thèse au sein du laboratoire de recherche-création SACRe qu’elle se lance dans l’écriture […] ». Revendiquer ses années rue d’Ulm, est-ce important pour elle ? Elle nuance : « de moins en moins, ce passage a été écrit à un moment où j'avais besoin de légitimité dans un monde littéraire extrêmement compétitif, dans lequel les premiers romans se noient ». Si cela lui a ouvert beaucoup de portes, elle ne le souligne désormais plus autant, regrettant que cela instaure immédiatement une « différence notable » avec ses interlocuteurs et interlocutrices. Ce statut a été un moyen pour elle de « se mettre à égalité, pas au-dessus », d’autant plus dans le contexte de rencontres autour de son livre « où le dialogue avec les lecteurs et lectrices est très important ». 

Rester soi-même

À la fin de l’interview, nous avons demandé à Adèle Yon comment elle allait. Il y eut un petit silence : dans le tourbillon incessant de la promotion, elle a admis se sentir un peu « dissociée ». Recevant beaucoup de confidences douloureuses de lectrices et lecteurs, elle essaye désormais de « se protéger ». Lorsque cette « drôle d’aventure » touchera à sa fin, elle souhaite avoir réussi à rester elle-même, ce qu’elle conçoit comme étant « l’enjeu le plus délicat ». Si sa personnalité pré-Mon vrai nom est Elisabeth était plutôt avenante et curieuse, elle se sent maintenant plus « fermée » et espère « retrouver un autre [s]oi qui n’est pas dans la défense, qui ne crée pas un sas entre le reste du monde et [elle] ».

Dans cette année riche et rythmée par les déplacements aux quatre coins de la France, Normale Sup apparaît comme l’un des endroits où elle parvient à se sentir elle-même. Et particulièrement lors de ses Ateliers de curiosités avec les étudiants et étudiantes, qui la « soulagent de ce rôle de représentation ». Elle y puise « une raison de l’écriture, une source, un ancrage ». Pour elle, revenir rue d’Ulm est « une réalisation assez magnifique ».