L’Institut IA et Société, une passerelle entre la recherche et l’action publique pour anticiper et encadrer les impacts sociaux de l’IA
Entretien croisé avec Hugo Mercier, directeur scientifique, et Constance de Leusse, directrice exécutive, de l’Institut IA et Société
Cofondé en 2023 par l’ENS, Paris-Dauphine, PSL et l’association IA & Société, l’Institut IA et Société a pour mission de promouvoir un développement de l’IA au service du bien commun, en articulant recherche d’excellence, formation de haut niveau et projets d’impact sociétal.
Hugo Mercier, directeur scientifique, et Constance de Leusse, directrice exécutive, de l’Institut IA et Société nous présentent cette nouvelle structure académique, lieu de dialogue entre recherche, formation et société. Ils détaillent les programmes interdisciplinaires, les initiatives pour accompagner la régulation et les politiques publiques, ainsi que les approches mises en place pour former la jeune génération de scientifiques et sensibiliser les citoyens aux enjeux de l’IA.
Quels sont vos rôles respectifs au sein de l’Institut IA et Société ?
Hugo Mercier et Constance de Leusse : Notre travail est profondément complémentaire. Nous définissons ensemble les orientations scientifiques, intellectuelles et stratégiques de l’Institut. L’un de nous garantit la cohérence académique, l’ancrage international et les liens avec la communauté de recherche. L’autre pilote le développement opérationnel : coordination entre les institutions fondatrices, direction des programmes, mise en œuvre des projets, animation de la communauté, dialogue avec les décideurs, les médias et la société civile.
Cette complémentarité nous permet d’articuler en permanence la réflexion de fond et l’action concrète. C’est essentiel pour un institut dont l’objectif est de faire dialoguer la recherche avec la société.
Comment se développe et s’articule cette nouvelle structure dédiée à l’IA ?
Hugo Mercier et Constance de Leusse : L’Institut agit comme un carrefour : il connecte la recherche académique, la formation et les besoins du terrain — qu’il s’agisse d’acteurs publics, privés ou associatifs. Pour structurer cette mission, nous avons défini trois piliers complémentaires :
1. Santé, éducation, durabilité, pour traiter les usages concrets de l’IA dans des secteurs essentiels ;
2. Gouvernance et démocratie, pour analyser les effets de l’IA sur l’information, la participation citoyenne ou les institutions ;
3. Développement économique et social, pour comprendre l’impact de l’IA sur l’emploi, l’innovation, les inégalités et la souveraineté technologique.
Entre 2025 et 2028, nous allons renforcer cette structure : lancement de trois programmes interdisciplinaires, développement de nouvelles formations, publication de notes d’analyse, organisation de conférences majeures, participation aux débats européens et internationaux.
Le croisement des disciplines est au cœur de l’enseignement et de la formation de l’ENS-PSL. En quoi l’ENS est-elle un lieu privilégié pour la formation à l’IA et à ces enjeux ?
Hugo Mercier et Constance de Leusse : L’ENS, Dauphine et PSL réunissent ce qu’il faut pour former les talents de demain : une excellence reconnue mondialement en mathématiques et en informatique, mais aussi un écosystème où les étudiants naviguent aisément entre sciences dures, sciences sociales et humanités. Cet ancrage interdisciplinaire est indispensable pour former des scientifiques, des chercheurs et des praticiens capables de comprendre l’IA dans toutes ses dimensions — techniques, sociales, philosophiques ou politiques.
Grâce à ses partenariats avec PSAI, PRAIRIE, le CNRS et des institutions internationales, l’institut se positionne comme un véritable lieu de formation et de réflexion sur l’IA.
Comment aider à développer une IA responsable, en interagissant avec la société : expliquez-nous la construction du dialogue Institut / Société autour des enjeux éthiques, sociaux, économiques et politiques de l’IA ?
Hugo Mercier et Constance de Leusse : Nous avons mis en place une approche en plusieurs étages. Le programme d’affiliation rassemble chercheurs, ingénieurs, journalistes, experts des politiques publiques et acteurs de terrain pour croiser savoirs et pratiques. Nous organisons également des consultations structurées, comme la Convention citoyenne sur l’IA, et nous travaillons avec des partenaires issus de la société civile, des médias, des ONG ou du monde associatif.
Nos observatoires — IA & Environnement, IA & Démocratie, IA & Économie — donnent une forme concrète à ce dialogue en produisant des analyses, des scénarios, des outils et des recommandations co-construits avec les parties prenantes. Notre objectif est clair : que la recherche éclaire directement les débats, et que les débats enrichissent la recherche.
La création de cet institut pose aussi la question de la façon dont les institutions se modernisent pour gouverner à l’ère de l’IA. De façon concrète comment l’Institut IA et société peut-il aider les responsables des politiques publiques en matière de régulation de l’IA ?
Hugo Mercier et Constance de Leusse : L’Institut IA et Société sert de passerelle entre la recherche et l’action publique. Nous transformons des travaux scientifiques complexes en outils opérationnels pour les décideurs : policy briefs, évaluations d’impact, scénarios d’anticipation, boîtes à outils méthodologiques. Cela permet de répondre rapidement à des questions cruciales : empreinte environnementale des centres de données, conditions d’innovation en Europe, effet de l’IA sur l’emploi ou les inégalités, risques pour l’écosystème informationnel, etc.
Cet accompagnement passe aussi par une participation directe aux instances où se construit la gouvernance mondiale de l’IA. En 2025, nous avons contribué au Sommet sur l’IA en développement, au Sommet franco-allemand sur la souveraineté numérique et au Forum des Nations unies sur la gouvernance de l’Internet, en fournissant analyses, notes stratégiques et cadres d’action fondés sur nos recherches. Ces travaux ont porté notamment sur la souveraineté technologique, la sécurité des modèles, les infrastructures de calcul, la lutte contre la désinformation et la régulation des impacts environnementaux.
Grâce à cette double présence — dans la recherche et dans les arènes politiques — l’Institut aide les responsables publics à comprendre les enjeux techniques, à anticiper les risques et à élaborer des politiques cohérentes. En retour, ces interactions nourrissent la recherche et permettent de faire émerger des questions directement liées aux besoins du terrain.
L’intelligence artificielle suscite à la fois enthousiasme et méfiance. Comment former et aider les citoyens à ces nouvelles pratiques ?
Hugo Mercier et Constance de Leusse : L’IA s’immisce progressivement dans nos vies, qu’il s’agisse de compagnons virtuels, d’outils de recherche ou d’assistants professionnels. Il n’existe donc pas de solution unique : chaque situation demande une approche spécifique. Former un professionnel à exploiter efficacement un système expert n’est pas comparable à sensibiliser le grand public aux risques des deepfakes ou à la désinformation générée par l’IA.
Dans ce contexte, le rôle des chercheurs est central. Ils peuvent expliquer le fonctionnement des technologies, éclairer sur leurs limites et leurs usages sûrs, et ainsi apaiser les craintes des citoyens. Leur travail contribue à créer une culture de l’IA fondée sur la compréhension plutôt que sur la peur.
Pour les usages à grande échelle, une stratégie complémentaire semble nécessaire : d’une part, proposer des formations ciblées et adaptées à chaque contexte ; d’autre part, mettre en place une régulation visant à prévenir les abus avant que les citoyens n’y soient exposés. Cette combinaison permettra d’accompagner l’adoption de l’IA tout en protégeant les utilisateurs les plus vulnérables.
Comment, selon vous, mieux former la jeune génération de scientifiques à l’IA ?
Hugo Mercier et Constance de Leusse : Pour former et accompagner citoyens et professionnels face à l’IA, il faut des approches concrètes, adaptées et interdisciplinaires. Il est crucial de développer des formations qui combinent maths, informatique et sciences sociales/éthique, par exemple via des masters co-construits avec PRAIRIE ou Paris School of AI (PSAI), intégrant à la fois cours théoriques, ateliers pratiques et réflexion sur les enjeux sociétaux.
Il faut aussi rapprocher recherche et impact : créer des opportunités concrètes avec des postdocs dans les observatoires, des stages en entreprise ou administration publique, et des projets appliqués co-supervisés avec des acteurs externes. Cela permet aux chercheurs et étudiants de travailler sur des problématiques réelles et de comprendre les enjeux pratiques de l’IA.
Promouvoir l’ouverture est également essentiel : encourager l’open source et les data commons, et favoriser l’apprentissage par projets concrets — par exemple des outils de détection de désinformation ou l’évaluation de l’empreinte environnementale des systèmes d’IA.
Enfin, la mobilité internationale et les affiliations jouent un rôle clé pour attirer les talents étrangers, diffuser des standards éthiques et scientifiques, et enrichir les échanges interdisciplinaires. Dans ce contexte, les chercheurs ont un rôle fondamental comme médiateurs : ils expliquent, éclairent les limites des technologies et rassurent les citoyens. L’Institut, avec ses observatoires et son réseau, peut servir de véritable plateforme pour ces parcours intégrés et ces échanges à la fois scientifiques, pratiques et éthiques.
Comment les sciences sociales peuvent-elles se saisir d'un objet qui change aussi vite que l'IA ?
Hugo Mercier et Constance de Leusse : Même si l’IA évolue rapidement, sa diffusion dans la société et l’adoption de nouvelles pratiques — qu’elles soient personnelles ou professionnelles — se font sur des temporalités plus lentes. Par ailleurs, les performances des modèles génératifs semblent approcher un certain plafond : les modèles dits “généraux” risquent moins de connaître des révolutions radicales que des améliorations progressives et marginales.
Cela signifie que les sciences sociales peuvent tout à fait étudier les effets de l’IA sur nos modes de vie et nos organisations, et qu’il est possible de généraliser avec prudence certaines conclusions aux évolutions futures. En outre, nos sociétés ont déjà traversé des transformations majeures, comme l’introduction de l’électricité ou de l’Internet, et l’expérience historique fournit des repères précieux pour analyser, anticiper et encadrer les impacts sociaux de l’IA.
À propos de Hugo Mercier Chercheur spécialisé en sciences cognitives et communication, Hugo Mercier a mené des travaux pionniers sur la rationalité humaine et le raisonnement collectif, et s’intéresse aux implications sociales de l’IA. À propos de Constance de Leusse Juriste et experte en politiques publiques, Constance de Leusse a travaillé dans des institutions internationales et a piloté des projets stratégiques autour de l’innovation, la gouvernance et le dialogue entre recherche et société. |
