INTACT, l'IA pour détecter l’urgence sur les réseaux sociaux
Alda Mari, lauréate de la Médaille de l'innovation 2025 du CNRS
Directrice de recherche CNRS à l’Institut Jean Nicod de l’ENS-PSL, Alda Mari est spécialiste de sémantique formelle. Forte d’une double formation en lettres classiques et en linguistique computationnelle, elle s’intéresse depuis près de quinze ans à la distinction entre vérité subjective et vérité objective et plus particulièrement à l’expression des biais et des croyances dans les situations d’incertitude.
Rencontre avec Alda Mari autour du projet INTACT et d’un « prix qui montre que la recherche en Sciences Humaines et Sociales (SHS) a toute sa place dans l’innovation ».
Vous êtes linguiste de formation, spécialiste de sémantique formelle. En quoi consiste exactement votre domaine de recherche ?
Alda Mari : La sémantique est l’étude du sens des mots, de leurs composants, ainsi que des phrases. La sémantique formelle postule que les phrases ont des conditions de vérité, des conditions qui doivent être réalisées dans le monde pour que la phrase soit vraie.
Un point crucial est que le monde d’évaluation peut ne pas être actuel, mais simplement « possible ». La vérité peut être évaluée relativement non pas à ce qui est, mais aussi relativement à ce qui peut ou doit être, ou même, subjectivement, relativement aux croyances, désirs et attentes d’un locuteur.
Je suis spécialiste des modalités, à savoir des expressions qui servent à parler de la vérité subjective, une vérité que l’on évalue dans des mondes possibles ancrées aux locuteurs et leurs états mentaux.
Comment passe-t-on de cette réflexion théorique à un outil opérationnel comme INTACT ?
Alda Mari : INTACT sert à identifier les situations d’urgence dans les réseaux sociaux. L’architecture sur laquelle il repose articule deux catégorisations. La première catégorisation décrit les faits du monde (les dégâts matériels et humains, par exemple), la deuxième décrit les postures des locuteurs, ou leurs intentions. La prise en compte de cette dimension nous a permis de créer un outil performant, et c’est dans la prise en compte des intentions que j’ai pu déployer mes résultats théoriques.
Comment est né le projet INTACT ?
Alda Mari : En 2018, INTACT répondait à un appel du ministère de l’Intérieur qui souhaitait soutenir des recherches autour de la gestion des crises. Nous avons travaillé avec la Direction générale de la Sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC) pour la mise en place de la première catégorisation, aux côtés des opérationnels.
Quel est le rôle précis du logiciel INTACT ?
Alda Mari : INTACT sert à détecter l’urgence dans des situations de crises. Il est capable de lire en temps réel les réseaux sociaux et de faire remonter les messages d’alerte signalant la nécessité d’une intervention de la part des secours. Il est aussi capable de mettre en œuvre un suivi post-crise avec l’identification des messages de soutien ou de critique.
Pourquoi est-il difficile de détecter l’urgence dans les messages en ligne ?
Alda Mari : L’urgence n’est jamais explicitement signalée dans un message. Il s’agit d’une propriété d’un message ou d’un texte tout entier. Les approches reposant sur des mots ne suffisent pas, et c’est pour cela que nous avons pris en compte la « force » du message à travers ce que l’on appelle des actes de langage, et, avec ceux-ci, les intentions des locuteurs.
Au-delà de l’outil lui-même, que révèle ce projet et ce prix sur le rôle/la place des sciences humaines et sociales dans l’innovation aujourd'hui ?
Alda Mari : INTACT est une IA qui intègre une analyse linguistique poussée et qui reflète l’usage du langage dans sa complexité pragmatique, à savoir l’usage des phrases et des mots, en contexte. Intact montre les IA fonctionneront d’autant mieux qu’elles reflètent des mécanismes semblables à ceux qui président le comportement humain. Par ailleurs, Intact est créé pour aider les humains et non pas les substituer. Il repose sur une longue période l’échange avec les services de secours pour comprendre leur fonctionnement et bâtir un outil utile pour eux.
Ce prix montre que la recherche en SHS a toute sa place dans l’innovation et est même au cœur de celle-ci. Avoir pu déployer des recherches théoriques de longue haleine, c’est pour moi une grande fierté.
Pensez-vous que les critères d’innovation en SHS sont encore mal compris ou sous-estimés ?
Alda Mari : Les critères de l’innovation en SHS se mettent en place sous l’impulsion de CNRS Innovation SHS, qui a formulé une échelle dédiée au degré d’aboutissement de l’innovation pour les sciences humaines et sociales, comparable à celle utilisées pour les innovations issues des sciences dites dures. Les chercheurs en SHS sont désormais accompagnés dans le processus, et je suis certaine que nous verrons une augmentation des projets d’innovations au sein de l’InSHS.
Quelle est la suite du projet INTACT ?
Alda Mari : INTACT est en maturation auprès de Toulouse Tech Transfert et nous espérons qu’il pourra être bientôt déployé auprès des Service départemental d'incendie et de secours (SDIS) SDIS*. Pour ma part, je suis prête à me dédier à d’autres projets, toujours en m’appuyant sur ma recherche théorique autour de la vérité subjective.
Propos recueillis par Clémentine Fourrier, responsable communication au département d'études cognitives de l'ENS-PSL
