[#Décryptage] Hantavirus : « Chaque pandémie rejoue avec un scénario différent le désastre causé par l’action humaine sur les animaux »
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Par Frédéric Keck, normalien, historien de la philosophie et anthropologue
Le foyer épidémique d’Hantavirus – apparu le 4 mai 2026 sur le bateau de croisière MV « Hondius » – ainsi que la recrudescence de cas du virus Ebola ont fait ressurgir dans les actualités le sujet des pandémies. Décryptage avec Frédéric Keck, anthropologue des épidémies, à l'origine du concept de « sentinelle » décrivant ces animaux qui signalent l’alerte d’un risque de contagion virale.
Vous êtes historien de la philosophie et anthropologue des épidémies. Que peut nous apprendre l'anthropologie des épidémies ?
Frédéric Keck : L’anthropologie des épidémies montre que les maladies transmissibles sont des faits sociaux dont l’interprétation suscite des controverses et dont les effets posent des questions sur la justice. Les épidémies peuvent être expliquées par le commerce international, par l’entrée des animaux dans les collectifs humains ou par le comportement de certains humains. Les sociétés humaines tentent de contrôler les épidémies par des techniques qui sont plus ou moins violentes, comme l’abattage, la quarantaine ou la vaccination. On peut analyser par des enquêtes de terrain comment chaque épidémie rejoue les conditions de la vie en commun dans chaque société où elle émerge.
En tant que spécialiste des épidémies, qu'avez-vous ressenti à l'annonce de cette nouvelle crise sanitaire liée à l'Hantavirus ?
Frédéric Keck : Je n’avais jamais entendu parler des Hantavirus dans cette région du monde (c’est une famille de virus qui circulait plutôt chez les rongeurs en Asie), mais j’ai été alerté par le récit de la transmission interhumaine de ce virus dans un bateau de croisière. Au-delà de la ressemblance avec les bateaux de croisière qui avaient servi aux épidémiologistes de terrain d’essai pour comprendre la Covid-19 au début de sa transmission, il m’a semblé qu’il y avait une ironie à voir des Européens attirés par une forme de tourisme du désastre (observer des paysages et des espèces très affectés par le changement climatique avant qu’ils ne disparaissent) menacer la planète d’un désastre pandémique. Chaque pandémie rejoue avec un scénario différent le mythe d’un désastre causé par l’action humaine sur les animaux, voire d’une sorte de vengeance des animaux contre les humains.
Vous avez récemment publié une bande dessinée intitulée Les Animaux malades des humains. Au procès des zoonoses (avec Héloïse Chochois, Delcourt-La Découverte, 128 pages, 22,50 euros). Est-ce que vous pourriez nous expliquer ce que sont les zoonoses ?
Frédéric Keck : Les zoonoses sont les maladies transmissibles des autres espèces animales vers les humains (cette transmission peut aller en sens inverse, comme on l’a vu lorsque la Covid-19, transmise des chauves-souris aux humains en Chine, est passée des humains aux visons en Europe). Depuis les années 1980, les autorités sanitaires internationales ont alerté les gouvernements sur plusieurs zoonoses : Ebola (transmise par les singes), la grippe (transmise par les oiseaux et les cochons) ou la « maladie de la vache folle » (que l’on connaissait depuis le 18e siècle sous le nom de « tremblante du mouton »). Dans cette bande dessinée, nous imaginons que les humains accusent des animaux d’avoir causé ces épidémies, et nous les laissons se défendre avec l’aide d’experts qui expliquent comment ces animaux ont transmis ces maladies au cours de leur co-évolution avec les humains. Le récit se termine avec les rats, dont on sait depuis les années 1920 qu’ils transmettent la peste, et qui font déborder l’espace du procès. Nous suggérons que les questions de justice posées par les zoonoses ne peuvent pas être résolues par le droit positif mais plutôt par l’invention de nouvelles communautés et par une bifurcation du régime de production capitaliste.
Avant le XXe siècle, on dénombrait une pandémie par siècle. Depuis les années 2000, il y en a déjà eu six. Le réchauffement climatique joue-t-il un rôle dans cette multiplication des pandémies ? Et dans la multiplication des nouvelles maladies animales et leur éventuelle propagation aux hommes ?
Frédéric Keck : Il y a sans doute une accélération de l’émergence virale du fait de l’augmentation des activités humaine à l’échelle de la planète plus que du fait de l’amélioration de nos capacités de détection. Le réchauffement climatique modifie les comportements des rongeurs, des chauves-souris et des oiseaux migrateurs qui portent des virus zoonotiques. Il fragilise aussi les organismes des animaux d’élevage dans des bâtiments fermés. On estime aussi que la disparition de nombreuses espèces d’animaux sauvages au profit de quelques espèces domestiquées à des fins de consommation favorise l’émergence de nouveaux pathogènes, car plus il y a d’espèces différentes dans un écosystème, plus les virus peuvent muter sans causer de maladie. Les zoonoses s’expliquent en effet par une inflammation du système immunitaire face à un virus très différents de ceux qu’il connait.
Comment peut-on se préparer à l'émergence de nouvelles zoonoses ?
Frédéric Keck : Il ne s’agit pas de couper les relations entre humains et animaux, comme si notre espèce pouvait vivre dans une sorte de citadelle. Il s’agit de comprendre comment nous pouvons partager avec les autres animaux des formes d’immunité pour mieux anticiper les microbes qui passent d’une espèce à une autre. Les plans de préparation aux pandémies impliquent de travailler avec des sentinelles qui perçoivent les signaux d’alerte précoce des épidémies de façon à les contenir dans leur réservoir animal. J’ai montré que ces dispositifs de sentinelle transformaient les relations entre humains et animaux dans les territoires où les gouvernements préparent leurs populations aux pandémies. Par exemple, la France a commencé à vacciner les canards contre la grippe aviaire en prenant pour modèle ce qui se fait en Asie : cela implique de renégocier les relations entre producteurs et consommateurs de volailles pour accepter d’exporter des volailles vaccinées. Autre exemple : la Thaïlande surveille depuis les années 1980 les populations de rongeurs qui pourraient transmettre de nouveaux microbes aux humains, sans chercher à les éradiquer : cela pourrait servir de modèle pour comprendre ce qui s’est passé en Argentine. La préparation aux pandémies d’origine animale implique de coordonner l’échelle des organisations internationales (comme l’OMS, l’OIE, la FAO, qui ont formulé ensemble l’objectif « One Health » dans les années 2000) et l’échelle des initiatives locales où des acteurs (naturalistes, chasseurs, éleveurs…) qui connaissent les transformations de leur environnement et peuvent indiquer quelles espèces peuvent être de bonnes sentinelles.
À propos de Frédéric Keck
Frédéric Keck est directeur de recherche au Laboratoire d’anthropologie sociale (CNRS-Collège de France-EHESS). Après des études de philosophie à l’Ecole normale supérieure de Paris et d’anthropologie à l’Université de Berkeley, il a fait des recherches sur l’histoire de l’anthropologie et sur les questions biopolitiques contemporaines posées par la grippe aviaire. Il a reçu la médaille de bronze du CNRS en 2012 et dirigé le département de la recherche du musée du Quai Branly entre 2014 et 2018. Il a publié Claude Lévi-Strauss, une introduction (Pocket-La découverte, 2005), Lucien Lévy-Bruhl, entre philosophie et anthropologie (CNRS Editions, 2008), Un monde grippé (Flammarion, 2010), Les sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine (Zones sensibles, 2020), Signaux d’alerte. Contagion virale, justice sociale, crises environnementales (Desclée de Brouwer, 2020), (en co-direction avec A. Morvan) Chauves-souris. Rencontres aux frontières entre les espèces (CNRS Editions, 2021), Préparer l’imprévisible. Lévy-Bruhl et les sciences de la vigilance, (PUF, 2023), Politique des zoonoses. Vivre avec les animaux au temps des virus pandémiques (Le découverte, 2024).
