Normalesup.ai, une nouvelle structure dédiée à l’intelligence artificielle à l’ENS-PSL
Entretien croisé avec Gabriel Peyré, directeur scientifique et Laurent Daudet, directeur exécutif, de normalesup.ai
L’École normale supérieure – PSL crée son Lab IA : normalesup.ai. Pensé comme un outil de structuration, de coordination et de visibilité des forces existantes au sein de l’École, il ambitionne de renforcer les dynamiques interdisciplinaires en recherche et en formation, tout en intégrant pleinement les enjeux éthiques, sociétaux et environnementaux de l’IA.
Gabriel Peyré, directeur scientifique, et Laurent Daudet, directeur exécutif, reviennent sur les missions, les priorités et la vision de ce nouveau pôle, au cœur de la stratégie scientifique de l’ENS-PSL.
L’ENS-PSL vient de créer une nouvelle structure dédiée à l’IA, normalesup.ai. Comment définiriez-vous ses missions ? Qu’est-ce qui la distingue d’autres structures similaires ?
Gabriel Peyré : le nouveau Lab IA a pour mission principale de structurer, fluidifier et promouvoir les actions interdisciplinaires en recherche et en enseignement autour de l’intelligence artificielle à l’École normale. Il regroupe en son sein le Centre de sciences des données, historiquement centré sur les interactions entre mathématiques, informatique, physique et statistique, ainsi que l’Institut IA et société, dédié aux liens entre l’IA et les sciences humaines et sociales.
Laurent Daudet : Normalesup.ai a vocation à jouer un rôle structurant en améliorant la circulation de l’information, en favorisant les collaborations et en rendant plus visibles les forces existantes à l’École. Il vise également à accroître l’attractivité de l’ENS-PSL sur les thématiques IA, notamment pour soutenir des actions de mécénat privé finançant des projets d’enseignement et de recherche, comme la création de nouveaux cours interdisciplinaires, des bourses de master et de thèse, ou de programme postdoctoral interdisciplinaire. Enfin, il renforce l’intégration de l’École normale dans l’écosystème IA à l’échelle de l’Université PSL, nationale et européenne, via les clusters français (dont PRAIRIE-PSAI) et le réseau ELLIS.
« Normalesup.ai portera des actions fortes sur des axes tels que l’IA et le climat, l’IA et la société, l’IA et la santé, ou l’IA pour les mathématiques, où les compétences existent déjà mais nécessitent d’être fédérées pour faire émerger une communauté structurée à l’échelle de l’ENS-PSL et de la France. » – Gabriel Peyré, directeur scientifique de normalesup.ai
L’IA est omniprésente aujourd’hui, des mathématiques à la physique en passant par les sciences cognitives. Comment le nouveau Lab IA compte-t-il favoriser les interactions interdisciplinaires, au-delà des frontières des départements ?
Laurent Daudet : L’un des premiers objectifs est d’identifier et de rendre visibles les nombreuses compétences déjà présentes à l’ENS-PSL, afin de permettre aux chercheurs et aux enseignants de repérer plus facilement les bons interlocuteurs et de faire circuler l’information de manière efficace. Cette cartographie des forces facilitera la formalisation de besoins concrets, par exemple pour l’organisation de colloques ou la création de cours interdisciplinaires sur des thématiques prioritaires.
Gabriel Peyré : En fonction des moyens de normalesup.ai, ces actions pourront être soutenues financièrement, en partenariat avec des acteurs locaux et nationaux connectés au Lab IA, comme les clusters IA, le Centre AISSAI du CNRS ou l’unité ELLIS Paris. Normalesup.ia portera en particulier des actions fortes sur des axes tels que l’IA et le climat, l’IA et la société, l’IA et la santé, ou l’IA pour les mathématiques, où les compétences existent déjà mais nécessitent d’être fédérées pour faire émerger une communauté structurée à l’échelle de l’ENS-PSL et de la France. L’École, de par sa dimension totalement pluridisciplinaire, a ainsi la possibilité d’occuper une place singulière dans le paysage mondial de l’IA.
Quels sont, selon vous, les principales questions scientifiques ou les défis ouverts que la science des données et l’IA permettent d’adresser aujourd’hui ?
Gabriel Peyré : L’IA pour les sciences, et en particulier le développement de grands modèles dits de fondation pour la découverte scientifique, constitue aujourd’hui un champ de possibilités majeur. Les modèles de langage et l’IA générative ont démontré des performances remarquables pour le traitement du langage naturel et certaines formes de raisonnement, mais de nombreux défis subsistent pour qu’ils aient un impact profond dans des domaines aussi divers que la génomique, la climatologie ou les sciences sociales, pour donner quelques exemples.
Des progrès très rapides apparaissent déjà en médecine, en science des matériaux ou en mathématiques, où les problèmes sont souvent bien formalisés, mais même dans ces domaines il reste difficile d’identifier précisément les verrous scientifiques et les moyens de les lever. Ces obstacles tiennent à des facteurs variés, allant du manque de données adaptées ou de critères d’évaluation robustes, jusqu’aux contraintes légales, éthiques et sociétales, qui devront être intégrées pleinement dans les développements futurs.
Tous ces enjeux liés à la science des données incluent des questions d’éthique, de vie privée, d’équité algorithmique… Comment ces dimensions s’intègrent-elles aux activités du nouveau Lab IA de l’ENS-PSL ? Plus largement, comment cette structure va-t-elle contribuer aux réflexions sur l’impact social et environnemental de l’IA ?
Laurent Daudet : La révolution portée par les grands modèles d’IA générative ouvre des perspectives majeures pour la recherche et pour son impact auprès du grand public, mais elle s’accompagne aussi de questionnements profonds et de difficultés nouvelles. Ces modèles sont en grande partie développés en dehors du monde académique, ce qui pose des défis spécifiques pour la recherche en IA pour les sciences, notamment en matière d’accès aux modèles, de compréhension de leurs limites et de maîtrise de leurs usages.
Normalesup.ai a précisément vocation à structurer et encadrer les interactions avec ces différents acteurs, afin de garantir le respect des contraintes légales, éthiques et sociétales, et de promouvoir des modèles et des pratiques alignés avec les valeurs de l’ENS-PSL, tant sur les plans sociaux qu’environnementaux, notamment par les recherches au sein de l’Institut IA et Société.
Comment percevez-vous la contribution actuelle de l’ENS-PSL au paysage national et international de la recherche en IA et data science ? Quelles forces particulières l’École apporte-t-elle à ces domaines ?
Gabriel Peyré : L’ENS-PSL est déjà fortement intégrée dans les grandes structures nationales et internationales de l’IA, qu’il s’agisse des clusters IA français, de l’unité ELLIS Paris ou des réseaux thématiques. L’enjeu est désormais de s’appuyer sur ces réseaux pour porter des thématiques interdisciplinaires fortes qui font la singularité de l’École normale, comme les mathématiques, le climat ou les humanités, et pour lesquelles il manque encore des communautés bien structurées. Les chercheurs et les étudiants de l’ENS-PSL peuvent jouer un rôle moteur dans cette dynamique, en fédérant les initiatives existantes. Le Lab IA accompagnera cette action en facilitant l’accès à des financements, en soutenant le montage de projets et en renforçant les partenariats avec les acteurs industriels, en s’appuyant sur les outils existants de l’École et sur ceux qui seront développés.
Un des rôles de normalesup.ai est aussi de former des étudiantes et étudiants. Quelles initiatives de formation, ou quel type de parcours éducatif souhaitez-vous promouvoir autour des sciences des données et de l’IA ?
Laurent Daudet : L’ENS-PSL a vocation à devenir un pôle central à la fois pour la recherche en IA et pour la diffusion des savoirs. L’excellence scientifique et le nombre de chercheurs vont de pair avec une proximité forte avec des étudiants d’exception. L’objectif est de former les futurs chercheurs et enseignants à des pratiques de recherche devenues naturellement liées aux modèles de raisonnement en IA générative, et l’ENS-PSL est dans une position unique pour assumer ce rôle. Normalesup.ai s’appuiera sur des formations déjà reconnues, comme le master IASD en mathématiques et informatique, et accompagnera de nouveaux projets, notamment en sciences et société. Il soutiendra également des bourses de master et de thèse, proposera des formations transversales aux niveaux licence et master, et développera une offre plus lisible de séminaires, colloques, écoles doctorales, semaines intensives et ateliers, tout en favorisant un dialogue renforcé entre sciences et humanités.
« Le Lab IA permettra ainsi de porter la voix des chercheurs et des enseignants, afin de contribuer à un développement de l’IA en cohérence avec les valeurs académiques, sociales et éthiques de l’ENS-PSL. » – Laurent Daudet, directeur exécutif de normalesup.ia
Normalesup.ai ne sera pas seulement tourné vers la recherche interne, mais s’ouvrira aussi vers l’extérieur (industrie, start-up, grands publics, partenaires internationaux). Comment envisagez-vous cette ouverture, et en quoi est-elle essentielle ?
Laurent Daudet : L’une des missions centrales du Lab IA est de renforcer les liens avec les acteurs industriels de l’IA, afin de soutenir le mécénat et de dégager des moyens financiers significatifs pour financer des actions ambitieuses de recherche et d’enseignement, en complément des financements publics. Ces interactions offrent également aux chercheurs et aux étudiants l’opportunité de mieux comprendre les enjeux industriels et de nouer des partenariats de recherche structurants.
Cette ouverture est particulièrement cruciale en IA, où les grands modèles sont majoritairement entraînés par des acteurs privés et où les pratiques évoluent très rapidement. Normalesup.ai permettra ainsi de porter la voix des chercheurs et des enseignants, afin de contribuer à un développement de l’IA en cohérence avec les valeurs académiques, sociales et éthiques de l’ENS-PSL. Enfin, le Lab IA favorisera également l’émergence de start-up issues des laboratoires ou à l’initiative des étudiants.
À quoi pourriez-vous souhaiter que normalesup.ai ressemble dans cinq ans ? Quels objectifs ou transformations clés souhaiteriez-vous avoir accomplis ?
Gabriel Peyré : Dans cinq ans, nous souhaiterions que le Lab IA soit pleinement approprié par l’ensemble de la communauté de l’ENS-PSL comme un outil au service de ses besoins en recherche et en enseignement. Face aux inquiétudes légitimes suscitées par les transformations rapides induites par l’IA dans nos manières de faire de la recherche et d’enseigner, normalesup.ai devra avoir contribué à créer un cadre structurant et rassurant.
Laurent Daudet : L’ambition est de multiplier les opportunités, de renforcer les collaborations et de soutenir des projets collectifs porteurs de sens. Nous espérons ainsi avoir amélioré la qualité de nos actions communes et le plaisir de travailler ensemble autour de projets structurants, au bénéfice de la recherche, de la formation et du débat intellectuel.
À propos de Gabriel Peyré, directeur scientifique de normalesup.ai
Gabriel Peyré est directeur de recherche au CNRS, au département de mathématiques et applications de l’ENS-PSL. Ses travaux portent sur la compréhension théorique des grands modèles d’IA, en particulier des modèles de langage, afin d’analyser leurs limites, leurs capacités de généralisation et les moyens de les améliorer. En tant que directeur scientifique de du Lab IA de l’ENS, sa mission est de définir et de mettre en œuvre, avec Laurent Daudet, le directeur exécutif, la stratégie globale de l’École normale en matière d’IA, aussi bien sur les volets recherche et enseignement que sur le développement de partenariats industriels et institutionnels.
À propos de Laurent Daudet, directeur exécutif de normalesup.ai
Laurent Daudet est professeur d’université en physique, spécialiste des relations entre physique des ondes et théorie de l’information. En 2016, avec ses collègues, il crée LightOn, une start-up d’intelligence artificielle exploitant leurs travaux de recherche. Il se met alors en congé de son poste d’universitaire pour en devenir directeur général, notamment lors du virage vers l’IA générative appliquée aux besoins des entreprises. De retour dans le monde académique, il prend le poste de directeur exécutif du Lab IA de l’ENS, pour coordonner au côté de Gabriel Peyré, le directeur scientifique, tous les aspects recherche, formation et innovation autour de l’IA à l’École normale, en synergie avec ses partenaires de l’Université PSL.
