Marc Bloch (1886-1944)
Promotion 1904, Lettres
Grand historien et résistant, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, Marc Bloch entre au Panthéon le 23 juin 2026.
Marc Bloch est surtout connu du grand public comme une des grandes figures universitaires de la Résistance, qui a payé de sa vie son engagement, puisqu’il a été fusillé par la Gestapo le 16 juin 1944 après avoir été emprisonné et torturé.
De son riche parcours, on retient souvent en premier lieu son analyse d’historien du temps présent sur les causes de la défaite de la France en 1940 dans son ouvrage L’étrange défaite, paru à titre posthume en 1946, ou la création, avec l’historien moderniste Lucien Febvre, de la revue Annales d’histoire économique et sociale en 1929.
Son entrée au Panthéon, le 23 juin 2026, est l’occasion de faire connaître plus largement la richesse d’un parcours intellectuel qui trouve sa cohérence autour de quelques grandes idées : le fait de penser l’histoire comme une des sciences sociales devant se construire dans un dialogue permanent avec les autres, l’inscription de la pratique de l’histoire médiévale dans une perspective comparatiste et de longue durée, le souci de faire progresser la science historique en repensant les cadres de la formation à tous les niveaux d’enseignement afin de donner la première place à l’analyse critique, aussi utile à la formation du futur chercheur que du futur citoyen.
Très tôt immergé dans le monde de l’enseignement et de la recherche puisque son père, Gustave Bloch, enseignait l’histoire romaine à l’École normale supérieure et à la Sorbonne, normalien comme lui, il a mis en application ces principes tout au long de sa carrière, débutée aux lycées de Montpellier et d’Amiens, avant de se poursuivre à l’université de Strasbourg où il avait été appelé par son ancien maître, Christian Pfister, pour participer à sa refondation, en 1919. C’est là qu’il a terminé sa thèse, parue en 1920 sous le titre Rois et serfs, un chapitre d’histoire capétienne, et son livre sans doute le plus original pour l’époque, Les rois thaumaturges : étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, en 1924. Élu maître de conférences (1936) puis professeur (1937) en histoire économique à la Sorbonne, il y publie, en 1939 et 1940, les deux tomes d’un ouvrage qui marque durablement la médiévistique française, La société féodale.
Il enseigne à Paris jusqu’à ce que le statut des juifs d’octobre 1940 le prive de sa chaire. Ayant refusé l’invitation qui lui aurait permis de se mettre à l’abri aux États-Unis, il se bat pour continuer à exercer son métier d’enseignant et de chercheur. Réintégré dans ses fonctions en 1941, il enseigne à Clermont-Ferrand, où est alors repliée l’université de Strasbourg, puis à Montpellier et écrit, dans des conditions très difficiles, le texte qui deviendra après sa mort Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, testament méthodologique à la postérité durable et internationale. Mis à la retraite d’office par Abel Bonnard en novembre 1943, il entre dans la clandestinité et joue un rôle majeur dans les mouvements de résistance de la région lyonnaise avant d’être arrêté, le 8 mars 1944, et fusillé le 16 juin. Il est réintégré, à titre posthume, à l’Université de Paris en octobre 1944.
Marc Bloch et l’ENS
Marc Bloch intègre l’École normale supérieure dès sa première candidature à la rentrée 1904, l’année où l’École est elle-même intégrée dans l’Université de Paris. À l’ENS, il devient notamment l’élève de son père, Gustave Bloch, qui y enseigne l’histoire romaine, ce qui lui vaut parfois d’être surnommé Microméga, son père étant, pour sa part, surnommé le Méga, autant pour son autorité professorale que pour sa carrure, rapprochée de celle du squelette de mégathérium donné par Cuvier à l’école. Gustave Bloch transmet à son fils une solide méthode de travail et le goût pour une pratique de l’histoire problématisée qu’il avait lui-même héritée de son maître Denis-Numa Fustel de Coulanges, normalien et ancien directeur de l’École normale supérieure, qui avait également exercé une influence majeure sur son collègue et ami, Christian Pfister.
Ce dernier, professeur d’histoire médiévale, devient très vite le principal maître de Marc Bloch en accompagnant ses premiers pas de chercheur. Ayant éprouvé les capacités de son élève au cours des exercices d’initiation à la recherche qu’il lui avait proposé dans la cadre de sa scolarité normalienne, il le soutient dans son projet de travailler sur la propriété urbaine à Paris au Moyen Âge – sujet de mémoire jugé très risqué par d’autres professeurs – lorsqu’il revient de son service militaire, effectué en 1905-1906.
Durant ses années de scolarité, Marc Bloch met très largement à profit la bibliothèque de l’ENS, comme en témoignent les registres d’emprunts qui ont été conservés et qui sont aujourd’hui numérisés. Il approfondit progressivement ses connaissances et ses compétences techniques en histoire médiévale et dans les disciplines qui lui sont liées, comme la paléographie, mais il n’abandonne pas non plus l’étude des humanités classiques et, surtout, il se passionne pour l’histoire économique et sociale qu’il aborde en s’appuyant sur une bibliographie très internationale et transpériodique. C’est aussi grâce aux ressources de la bibliothèque qu’il commence à s’initier au marxisme et emprunte, au fur et à mesure de leur sortie, les numéros de la Revue socialiste. Il obtient son diplôme d’études supérieures en juin 1907, l’agrégation en 1908, puis une bourse qui lui permet d’aller étudier à Berlin et Leipzig avant d’être reçu au concours de la Fondation Thiers. Là, entre 1909 et 1912, il dispose de trois années pour approfondir les recherches sur le servage en Ile-de-France qu’il avait débutées au cours de sa scolarité à l’École.
Ses liens avec l’École ne cessent pas avec la fin de sa scolarité. Après la première guerre mondiale, c’est son ancien maître Christian Pfister qui, sachant qu’il demandait depuis quelques années un poste dans l’enseignement supérieur, a l’idée de l’appeler à ses côtés à l’Université de Strasbourg, entièrement à refonder après son retour en territoire français. Il s’agit alors d’y faire venir de jeunes enseignants chercheurs prometteurs, capables d’initier les étudiants aux aspects les plus novateurs de la recherche française, dans un monde académique jusque-là sous contrôle des autorités allemandes. Il y débute comme simple chargé de cours, en octobre 1919, mais est très vite chargé d’y créer un Institut d’histoire du Moyen Âge, que l’on qualifierait aujourd’hui plus volontiers d’études médiévales, car il s’agit de faire travailler ensemble des historiens aux spécialités diverses mais aussi des littéraires et des juristes. Dans le cadre de cet institut, l’initiation des étudiants à la recherche se pratique en petits groupes et s’accompagne de la transmission d’un solide bagage technique, Marc Bloch reproduisant à Strasbourg le type d’enseignement dont il a lui-même bénéficié à l’ENS.
L’importance durable qu’il accorde à l’ENS se lit également lorsqu’en 1938 il est un temps question que son directeur, Célestin Bouglé, soit contraint de renoncer à son poste pour des raisons de santé. Marc Bloch envisage de se porter candidat, ce dont son ami Lucien Febvre s’efforce de le dissuader comme en témoigne leur correspondance, mais il se préoccupe également de savoir qui pourrait être le meilleur candidat, inquiet du sort de son ancienne école et de ses élèves. Au cours de son passage à l’ENS, il avait également développé de solides amitiés dont beaucoup sont malheureusement tôt interrompues, parfois du fait de la maladie mais surtout à cause des ravages de la guerre, qui ont particulièrement frappé les normaliens, dont beaucoup étaient officiers dans l’infanterie. Marc Bloch, qui avait pour sa part limité sa formation militaire au minimum exigé, était sorti de l’École simple sergent mais il finit la guerre capitaine car l’expérience de la guerre révèle ses aptitudes à l’encadrement et son courage, qualités qu’il a l’occasion de réactiver pendant la seconde guerre mondiale dans le cadre de la Résistance. Durant cette période particulièrement difficile, il peut compter sur l’appui d’un certain nombre d’anciens camarades de l’École, qui ne l’abandonnent pas, de même que lui-même reste toujours préoccupé du sort de ses anciens camarades et de ses étudiants, normaliens ou non.
Formé dans un contexte qui lui valut de recevoir autant de l’ENS que de la Sorbonne ou de l’École pratique des hautes études, Marc Bloch a été guidé toute sa vie par le souci de faire en sorte que la formation d’excellence qu’il avait reçue dans ces institutions soit mise au service du plus grand nombre d’élèves et d’étudiants, du lycée à l’université.
