[Médiation scientifique] « Rendre l’économie accessible à tous, c'est renouer avec sa vocation : comprendre la société »
Fil d'Ariane
La Conférence Daniel Cohen : transmettre l’économie
Comment rendre l’économie accessible sans en trahir la complexité ? À l’heure où le débat public et où la parole académique peinent parfois à trouver toute leur place, la médiation scientifique apparaît comme l’un des enjeux centraux pour reconnecter la recherche dans cette discipline avec la société.
Portée par des étudiants et alumni de l’ENS-PSL, la Conférence Daniel Cohen s’inscrit dans cette ambition : faire dialoguer travaux académiques et enjeux contemporains, tout en inventant de nouvelles formes de transmission, notamment sur les réseaux sociaux. Entre exigence scientifique et volonté de partage, Laure Arcizet, Mathias Abitbol, Quentin Regnaud et Ferdinand Carré, membres de l’équipe organisatrice, reviennent sur les défis et les objectifs de cette démarche.
Vous organisez la Conférence Daniel Cohen, pouvez-vous nous présenter l’événement en quelques mots ?
Laure Arcizet : La Conférence se veut avant tout une plateforme permettant d’ancrer le débat économique à l’ENS-PSL dans la recherche et l’actualité, en renouant avec l’exigence intellectuelle et l’énergie qui animaient l’économiste Daniel Cohen.
Mathias Abitbol : Elle s’articule autour de deux volets : une conférence annuelle réunissant économistes de premier plan et personnalités du monde économique pour débattre d’un sujet d’actualité, avec l’ambition de lui donner de la profondeur d’analyse grâce à l’exploration des grands axes de recherche du moment. Puis, depuis quelque temps, nous développons un éventail de contenus informatifs dédiés aux médias sociaux, que Quentin va vous présenter.
Quentin Regnaud : Oui, nous avons choisi d’utiliser sur les réseaux sociaux, car ce sont aujourd’hui les premiers vecteurs d’information. Nous proposons régulièrement des contenus sur Instagram, TikTok ou YouTube, pour traiter de sujets d’actualité économique, comme la taxation des héritages ou les accords commerciaux internationaux, à la lumière de la littérature scientifique. Nous réalisons également des entretiens avec des économistes et des responsables publics, afin de constituer une base de contenus permettant d’éclairer le débat à partir de celles et ceux qui pensent et font l’économie.
« L'économie est une discipline qui façonne les politiques publiques et par conséquent nos vies quotidiennes. » – Laure Arcizet
Qu’est-ce qui vous a donné envie, en parallèle de vos études et de votre recherche, de vous investir dans des actions de transmission ou de diffusion des savoirs comme la Conférence Daniel Cohen ?
Laure Arcizet : L'économie est une discipline qui façonne les politiques publiques et par conséquent nos vies quotidiennes. Mais dans le débat public, la qualification d’« économiste » est largement accaparée par des personnalités qui vivent loin du temps de la recherche et formulent des représentations erronées de certains phénomènes. À l’inverse, le monde académique valorise encore trop peu les activités de vulgarisation dans l’évaluation des chercheurs, rendant coûteux, à titre individuel, l’investissement dans le débat public. Il s’agit pourtant d’un véritable enjeu de bien public : collectivement, nous gagnerions tous à ce que les chercheurs consacrent davantage de temps à ces échanges, d’autant que cela peut aussi nourrir leurs objets de recherche. Il nous semblait important de pouvoir réunir des chercheuses et chercheurs francophones dans un cadre qui leur donne le temps de la réflexion et de la synthèse sur des enjeux d’actualité. C’est tout à fait ce à quoi Daniel Cohen consacrait son énergie dans ses livres et ses interventions médiatiques, et que nous souhaitons continuer à faire vivre auprès des générations d’élèves à venir.
Quentin Regnaud : La pluridisciplinarité du cursus académique à l’ENS-PSL permet non seulement d’assouvir sa curiosité intellectuelle, mais aussi de bâtir des ponts entre les savoirs. Pourtant, ce foisonnement peine parfois à dépasser le cadre de l’École. Forts de ce constat, nous avons souhaité rendre l’expertise économique et le débat d’idées accessibles au plus grand nombre, en abordant des sujets d’actualité sous le prisme de la recherche.
Ferdinand Carré : L’organisation de la conférence m’a permis de continuer à faire de l’économie à un moment de ma scolarité après mon mémoire de Master et lors de la préparation de mon entrée dans l’administration. L’envie de diffuser et de transmettre le savoir est venue progressivement, au fil de la première édition : travailler sur cette conférence, centrée avant tout sur des idées, conduit naturellement à réfléchir aux messages que l’on souhaite porter et à la manière de les partager.
Quels sont les défis à relever pour organiser un événement comme la Conférence Daniel Cohen et toucher un public large ? En quoi son organisation relève-t-elle, selon vous, d’une forme de médiation scientifique ?
Ferdinand Carré : Le premier défi a consisté à identifier un thème pertinent, en lien avec l’actualité, et de le ciseler pour qu’il puisse intéresser un public large sans renoncer à l’exigence scientifique.
D’un côté plus pratique, l’organisation demande ensuite un travail de coordination important. La dimension de médiation scientifique se joue surtout dans la construction du programme : il s’agit de tisser des liens entre les résultats récents de la recherche en économie avec les questions avec les questions concrètes que se pose le public, en créant des passerelles entre ces deux niveaux.
Laure Arcizet : Un autre défi concerne la relation avec les intervenants : il s’agit de les inviter à aller au-delà de l’analyse pour formuler des positions ou des recommandations. Le travail des économistes consiste d’abord à étudier rigoureusement les effets des politiques publiques, mais aller au bout du contrat moral avec la société suppose parfois d’en tirer des conclusions plus engageantes. Cela demande du courage, car il existe toujours une part d’incertitude. Il faut sans doute apprendre à dédramatiser l’erreur, dès lors qu’elle s’inscrit dans une démarche rigoureuse : reconnaître ses limites fait aussi progresser la connaissance. C’est ce que nous confiait Olivier Blanchard que nous avons interviewé récemment, exemple d’un grand économiste qui a choisi la voie de l'action en rejoignant le FMI et confie s’être parfois trompé, mais avoir toujours appris. C’est finalement aussi l’esprit des expériences menées par des chercheuses de talent, anciennes étudiantes de Daniel Cohen, comme Esther Duflo ou Pascaline Dupas.
Avec le programme Petites exploratrices, petits explorateurs de la connaissance (PE²C), auquel vous allez prochainement participer, vous vous adressez cette fois à un public beaucoup plus jeune. Quel sera le sujet exact ?
Mathias Abitbol : Nous comptons proposer une séance sur les robots et les conséquences de l’automatisation sur l'économie. C’est un sujet intéressant car il permet de toucher beaucoup d’enjeux centraux et souvent mal représentés dans le débat : la croissance, la destruction créatrice des emplois, la peur des machines, le revenu universel…et surtout l’IA !
Qu’est-ce que cela change dans votre manière de transmettre ?
Laure Arcizet : Le public sera très jeune ! Mais nous nous attendons aussi à ce que cela intéresse les parents, ce qui permettra d’enrichir les débats à la maison ensuite autour d’une expérience commune. Au fond, la moyenne d’âge ne sera pas si éloignée de celle de nos étudiants en travaux dirigés : cela suppose déjà de faire un réel effort de clarté, surtout face à un groupe pas toujours acquis d’avance. La différence ici, c’est qu’il faudra renforcer la dimension ludique pour réussir à capter l’attention et transmettre notre enthousiasme. Enfin, dans une discipline encore largement masculine comme l’économie, ce type d’initiative soulève aussi un enjeu important de représentation féminine.
Comment parvient-on à rendre accessibles des notions parfois complexes, notamment face à un public d’enfants ou de non-spécialistes ?
Mathias Abitbol : Rendre l’économie accessible à tous, c'est renouer avec sa vocation : comprendre la société. La technicisation de la discipline ces cinquante dernières années ne doit pas faire oublier que derrière ces modèles économiques complexes, il y a des questions simples et universelles.
Laure Arcizet : Oui, et ce sont souvent ces notions les plus simples qui sont les moins bien comprises. La croissance économique en est un bon exemple. Pour les rendre accessibles, il faut revenir à l’essentiel : comprendre comment la poursuite des intérêts individuels s’articule sous contrainte de ressources. L’économie est, en ce sens, héritière de la théorie des jeux – ce qui rend aussi sa transmission presque ludique.
« Notre objectif est de réconcilier le temps médiatique avec le temps de la recherche. » – Quentin Regnaud
Quentin Regnaud : N’étant pas moi-même économiste de formation, je mesure l’importance de la pédagogie et du retour aux fondamentaux. Sans cela, le débat public risque de se réduire à des affrontements idéologiques, où la force d’un format court, un clash ou une vidéo de quelques secondes sur Tik Tok, par exemple, l’emporte sur le fond, plus argumenté.
L’objectif de la Conférence Daniel Cohen est précisément inverse : partir de sujets d’actualité, qui parlent directement au public, pour y apporter un éclairage fondé sur la recherche. Autrement dit, il s’agit de réconcilier le temps médiatique avec le temps de la recherche.
Qu’est-ce que ces expériences de médiation vous apportent personnellement — dans votre parcours académique, mais aussi dans votre manière de penser ou de pratiquer la science ?
Ferdinand Carré : Le lien avec l’actualité est nécessaire, mais il doit s’accompagner d’un réel effort d’accessibilité dans la manière de présenter les choses. Pour la conférence annuelle, nous avons développé deux principales méthodes : en amont, un travail avec les intervenants et le modérateur pour les encourager à recourir à un langage clair et direct ; puis un format d’exposés en « diptyque », structuré autour d’un clivage ou d’une distinction conceptuelle, qui permet de dérouler le raisonnement sous forme de débat.
Laure Arcizet : Cela nous permet de toucher à des domaines sur lesquels nous n’irions pas nous renseigner autrement. Mais surtout, elles nous mettent en contact avec un public non spécialiste, curieux et exigeant. Cela constitue pour moi une véritable boussole dans le choix de mes sujets de recherche : même si j’apprécie les approches techniques, je m’interroge désormais davantage sur la portée et l’intérêt des résultats pour un public plus large.
Quentin Regnaud : Le travail sur les réseaux sociaux implique aussi un certain décentrement. Concevoir un contenu pédagogique suppose de s’adapter aux attentes de son audience tout en maintenant une exigence de rigueur et en prenant du recul sur ses propres biais. Le tout dans un format qui ne doit pas dépasser trois minutes pour répondre aux contraintes des algorithmes ! Nous avons également commencé à développer des entretiens avec des chercheurs et des responsables publics pour éclairer des débats de fond avec différents points de vue – qu’il s’agisse de compétitivité, de financement des services publics ou de politique industrielle. Cet exercice est particulièrement formateur : il permet d’apprendre de son interlocuteur, mais aussi de mieux se connaître, en aiguisant à la fois son esprit critique et sa réactivité.
« Les défis auxquels nos sociétés sont confrontées donnent lieu à des lectures multiples. » – Ferdinand Carré
Plus largement, pourquoi vous semble-t-il important aujourd’hui de développer des initiatives comme PE²C et la Conférence Daniel Cohen ? En quoi participent-elles, selon vous, à rapprocher la science, et en particulier l’économie, de la société ?
Ferdinand Carré : Les défis auxquels nos sociétés sont confrontées donnent lieu à des lectures multiples, à la fois parce qu’ils mobilisent plusieurs champs scientifiques et parce qu’ils sont traversés par des intérêts parfois divergents quant aux réponses à y apporter. Faire entendre la voix de la recherche en économie permet d’éclairer la polyphonie de ces lectures, et aussi, en tant que champ de recherche, d’aborder ces défis avec l’honnêteté intellectuelle qui y est associée.
Laure Arcizet : Nous sommes par ailleurs dans un moment charnière du débat politico-économique. D’un côté, la presse traditionnelle continue de toucher un large public, de l’autre, les réseaux sociaux font émerger des contenus plus fragmentés et décentralisés. Associée à une réduction du temps d’attention, cette évolution rend la médiation scientifique plus complexe. Elle rend d’autant plus nécessaires des initiatives capables de proposer des formats exigeants, tout en restant accessibles, pour recréer des ponts entre la recherche et la société.
Selon vous, quelle place les étudiantes et étudiants peuvent-ils jouer dans la médiation scientifique aujourd’hui, notamment dans une institution comme l’ENS-PSL ? En quoi l’ENS-PSL constitue-t-elle, selon vous, un cadre particulier pour développer ce type d’initiatives ?
Mathias Abitbol : En tant que digital natives, nous sommes à la fois des médiateurs naturels et en même temps – comme nous avons pu l’expérimenter – beaucoup moins à l’aise qu'on pourrait le penser avec la production de contenus pour les réseaux sociaux. L'expérience de ce type de médiation, permise en partie grâce à l’École, joue un rôle important dans notre formation, en nous sensibilisant aux enjeux contemporains de la communication scientifique.
Laure Arcizet : L’ENS-PSL bénéficie d’une forte réputation d’excellence, qui constitue un véritable gage de confiance auprès du public. C’est une responsabilité autant qu’une opportunité : celle de mettre cette crédibilité au service de la diffusion des savoirs, en faisant entendre des voix scientifiques dans le débat public, tout en garantissant l’intégrité et la dépolitisation.
Quentin Regnaud : La place des étudiants, des chercheurs et, plus largement, de la pépinière de talents qu’est l’ENS-PSL est absolument essentielle ! Les sphères académique et médiatique entretiennent une relation paradoxale, faite à la fois d’admiration et de défiance. Dans un contexte marqué par la banalisation de la post-vérité, il est crucial que des institutions comme l’École normale prennent pleinement part au débat d’idées.
S’il est une conviction qui m’anime, c’est que le monde de la recherche et le monde médiatique doivent apprendre à travailler ensemble et à tirer parti l’un de l’autre.
A propos
Laure Arcizet
Après avoir étudié l’économie et les mathématiques à l’ENS-PSL, Laure Arcizet poursuit avec une thèse en économie à HEC Paris et au centre Farhi pour l’innovation. Avec ses co-auteurs, elle tente de mieux comprendre les raisons d’être et les implications productives d’objets tels que le logement social ou des politiques d’autonomisation fiscale des collectivités.
Son profil Linkedin
Mathias Abitbol
Étudiant à l’ENS-PSL et à HEC en économie, Mathias Abitbol est spécialisé en économie de l’énergie. Il travaille également sur plusieurs projets de recherche, en lien avec la transition énergétique.
Son profil Linkedin
Ferdinand Carré
Après une classe préparatoire lettres et sciences sociales (B/L), Ferdinand Carré entre à l’ENS-PSL en 2019, et intègre le département d’économie. Lors de ses années à l’Ecole normale, il approfondit sa formation en économie publique et se familiarise avec les politiques publiques. Finalement, il opte pour la deuxième voie et rejoint, après l’ENS, l’école l’Inspection générale des finances (IGF), un service de contrôle de Bercy, mais surtout de conseil pour le gouvernement.
Son profil Linkedin
Quentin Regnaud
Normalien, diplômé d’un master de recherche en géopolitique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Quentin Regnaud est actuellement en dernière année à HEC Paris, où il poursuit une spécialisation en comptabilité et en finance d’entreprise. Passionné par les interactions entre le secteur public et le privé, il s’intéresse aux mécanismes de soutien public aux investissements dans les secteurs stratégiques, tels que les financements mixtes et les garanties, en particulier à l’échelle européenne. Quentin Regnaud a notamment travaillé pour deux programmes européens de financement du développement (ElectriFI et AgriFI), après deux expériences dans les médias, à la Matinale de France Inter et au service international des Échos.
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