Bill François, les joies de la nature
Fil d'Ariane
Promotion 2013 - Sciences
Nous rencontrons Bill François un jour de mars. Le motif ? Un portrait de der’ dans le journal Libération qui nous avait fait découvrir ce normalien inclassable, à la fois scientifique et écrivain, « porte-parole des milieux aquatiques et de la nature en général ». Bill François n’apprécie guère qu’on lui demande de se définir, « comme si en une réponse on pouvait résumer une vie ». Cette question a de surcroît, selon lui, « un sous-entendu : le désir de résumer des gens à leur étiquette et au statut social qu'on peut en déduire ». La tâche est alors la suivante : remonter le fil de son histoire pour comprendre le parcours de ce scientifique et écrivain à contre-courant qui souhaite rendre « la nature désirable et sympathique ».
Un scientifique littéraire ou un littéraire scientifique
Parisien, Bill François a « toujours été passionné par la découverte et la compréhension du monde qui nous entoure, que ce soient les poissons, les animaux ou les dinosaures ». Intérêt commun aux enfants, il regrette que « cela devienne difficile à assumer face aux autres » en grandissant. Écrivain à l’âge adulte, Bill François a commencé à coucher des mots sur le papier très tôt, initié par sa mère. Ne faisant pas les choses à moitié, il a aussi appris l’art de la reliure avec son grand-père.
Interloqué face au sacro-saint choix à effectuer à l’adolescence entre sciences et lettres – une « science-fiction » – il a opté pour les sciences tout en continuant à écrire, notamment à l’occasion de concours de nouvelles.
C’est « paradoxalement » en classes préparatoires au lycée Louis-le-Grand qu’il prend réellement goût aux sciences. Ces années, intenses, sont pour lui comme un sport de haut niveau, incitant encore et toujours à se dépasser. Après une première année en spécialité mathématiques, il bifurque vers la physique. L’ENS ? Ce n’était pas un objectif pour lui, tant elle lui paraissait inaccessible. Il avait alors intégré une classe préparatoire dans l’idée d’accéder à la meilleure école d’ingénieurs qui lui ouvrerait ses portes. Ce sont les résultats de sa première tentative aux concours qui lui mettent la puce à l’oreille. Et s’il en avait finalement les capacités ? Il hésite pendant l’été puis décide de khûber (troisième année de classe préparatoire, ndlr) afin de retenter sa chance, lui qui a déjà deux ans d’avance. Cette fois, c’est la bonne, il entre rue d’Ulm, « dernier sur la liste principale ».
L’ENS, une école « un peu hippie, rêveuse, créative et artiste »
À Normale Sup’, Bill François découvre « un cocon étonnant », savant mélange de cours, associations et rencontres : comme « des grandes vacances créatives ». Ses années à Louis-le-Grand s’étant déroulées dans une succession de devoirs surveillés, khôlles (interrogations orales, ndlr) et révisions, il n’avait pas réellement d’attentes. Mais s’il en avait eu, « l’ENS les aurait surpassées ».
De son expérience dans cette école « un peu hippie, rêveuse, créative et artiste », Bill François évoque les clubs car c’est une multitude d’options que le COF (Comité d’Organisation des Fêtes) offre aux nouveaux venus. Pour n’en citer que quelques-uns, il a été membre du club d’improvisation, du club d’éloquence, du club « Bouffe » dont la mission est de « remplir la panse des normaliennes et normaliens affamés » ou encore du club Fromages. Celui-ci nous intrigue, d’autant plus que ses membres fabriquaient bel et bien un fromage, le Fustel de Coulanges. Bill François nous raconte alors son « unique malversation » à ce jour : tandis que le règlement leur interdisait d'acheter de la nourriture, ses comparses et lui prétendaient acheter seulement l’emballage qui entourait ces précieuses denrées.
Bill François a également pu étudier la faune de l’École : le bassin aux Ernest abrite en effet des espèces de poissons rouges (les fameux Ernest), mais aussi des poissons invasifs mangeurs de moustiques et même un héron, dont l’atterrissage original aurait pu, selon lui, faire l’objet d’un article de recherche par un ornithologue. Il avait notamment organisé avec l’association Ecocampus une grande pêche aux canards autour de ce bassin afin de promouvoir la consommation de poissons durables pendant la semaine de la mer.
Très heureux de revenir rue d’Ulm, il insiste sur ce qui fait la force de l’École : le « poids de son histoire », ses traditions, son fonctionnement très libre et égalitaire, hors système. Vent debout contre les classements tels que celui de Shanghai, il met en garde ceux qui souhaiteraient « uniformiser » l’ENS : celle-ci doit « garder son âme et jouer sur sa singularité ». Il insiste : « l’ENS est une pépite, il ne faut pas essayer de devenir une sidérurgie ».
Transmettre ses connaissances
Alors que Bill François aurait pu continuer dans la recherche, c’est à la médiation scientifique et à l’écriture qu’il se destine très vite. Guide à l’aquarium de la Porte Dorée pendant sa thèse, il rencontre dans les groupes qu’il accompagne « des gens qui n’ont jamais vu la mer comme des experts de la biologie marine ». Il y voit l’opportunité de tester auprès de ce public des anecdotes sur les poissons, plus tard au centre de son livre Éloquence de la sardine publié chez Fayard en 2019 – « quand ils étaient encore fréquentables » – grâce à son premier prix lors de l’émission Le Grand Oral.
Car Bill François a toujours été captivé par la nature, et surtout par les poissons. Il raconte pêcher « par passion » afin de « comprendre et étudier les milieux aquatiques ». Il pratique cette activité deux ou trois fois par semaine, seul ou accompagné, que ce soit dans la Seine ou plus loin lorsqu’il en a l’occasion : il a ainsi découvert une nouvelle espèce de truite au Maroc l’été dernier. Cette reconnexion à la nature est « vitale » et se double d’un enjeu de taille : la surveillance de l’eau. Il souligne que la plupart des milieux aquatiques étant délaissés par les pouvoirs publics, les pêcheurs sont les seuls à payer une redevance et à permettre à des associations reconnues d’utilité publique de préserver ce milieu.
Remettre la joie au centre de la nature
Bill François passe autant de temps que possible dans la nature. Aborde-t-il avec angoisse les changements qui s’opèrent, le réchauffement climatique ? Ce « défi du siècle » représente pour lui une « vaste question ». Pour protéger la biodiversité, il faudrait inciter le plus grand nombre à « trouver des sources de joie dans la nature » que ce soit par la pratique d’activités sportives, la cuisine ou encore l’expression artistique. Cela relève pour lui d’une évidence : « on ne peut pas défendre quelque chose dont on ne tire pas de joie ». Il faudrait alors rendre la « nature désirable et sympathique, permettre aux gens d’y goûter ».
Il ajoute que cette protection de la nature doit s’accompagner d’un changement de perception : « bien connaître tous les auteurs ou toutes les séries Netflix est bien vu, mais connaître tous les oiseaux fait de vous un geek ».