« Déclarer intolérable la présence d’un texte, c’est menacer, aussi, ceux qui l’ont écrit, ceux qui le lisent et ceux dont il transmet la mémoire. »
Fil d'Ariane
Entretien avec Roland Béhar, maître de conférences HDR au département Littératures et langage de l’ENS-PSL
Quelles sont les raisons qui poussent des êtres à brûler des livres ? En quoi l’incendie de livres est-il un phénomène symbolique, d’« effacement de l’histoire » et de « liquidation du sujet » ? Quelle signification voir dans le parallèle entre des livres brûlés et des hommes brûlés ?
La traduction française d’une conférence culte de Leo Löwenthal, figure intellectuelle majeure du XXᵉ siècle, sociologue et philosophe associé à la première École de Francfort, sur les Autodafés vient de paraître aux éditions Rue d’Ulm, dans une traduction inédite, annotée, postfacée et commentée par Roland Béhar, maître de conférences HDR au département Littératures et langage de l’ENS-PSL. Entretien autour de l’histoire des autodafés livrant « de précieuses clefs de lecture pour notre actualité ».
Comment est née l’histoire de ce livre et votre intérêt pour ce sujet ?
Roland Béhar : Ce livre se situe au croisement de plusieurs préoccupations, dont certaines sont assez personnelles. Mes origines allemandes et mon parcours de germaniste, en plus de celui d’hispaniste, entretiennent chez moi un souci de comprendre ce qui s’est passé au cours de la première moitié du XXᵉ siècle. Comment un monde d’une telle richesse intellectuelle et artistique a-t-il pu basculer dans la persécution et la destruction ? Et comment les écrivains, les lecteurs, les universitaires ont-ils traversé cette histoire, parfois en résistant, parfois en y prenant part ? Ce sont des questions auxquelles je reviens, par des chemins différents.
L’édition de Victoria Ocampo que j’ai publiée aux éditions Rue d’Ulm participait déjà de cette interrogation, à travers une autre géographie et une autre expérience de la vie intellectuelle. Un projet d’édition de lettres et de poèmes de Bertolt Brecht, qui paraîtra au début de l’année prochaine, la prolonge également. Traduire ces textes, les présenter, les replacer dans leur histoire est pour moi une manière d’approcher cette époque à travers des voix singulières, avec leurs engagements, leurs contradictions et leur lucidité.
Löwenthal occupe une place particulière dans cette réflexion. Cet intellectuel juif allemand, membre fondateur de la célèbre « École de Francfort », contraint à l’exil en 1933 – c’est lui qui en organisa le transfert, qui faillit se faire à Paris, à l’ENS (au Centre de documentation sociale de Célestin Bouglé) –, revient, cinquante ans plus tard, sur les autodafés nazis avec une volonté de comprendre qui dépasse la commémoration. Il fallait comprendre le naufrage intellectuel de la République de Weimar, en le reconduisant à un niveau d’interrogation plus général. Nourri d’une vie entière d’analyse sociologique de la littérature et, surtout, des dynamiques de manipulation des médias, Löwenthal interroge en 1983 ce que signifie détruire des livres et ce qui peut conduire des hommes cultivés à participer à leur destruction. Son texte rejoint ainsi mes travaux sur l’humanisme et la transmission : lorsqu’on consacre sa vie à lire, à traduire et à enseigner, on finit aussi par se demander ce qui rend ces activités possibles, et ce qui les menace.
Le volume s’organise autour de cette conférence, assez brève mais particulièrement dense, dont Löwenthal articule l’analyse en trois temps : l’effacement de l’histoire, la purification hygiénique et la liquidation du sujet. Je l’ai traduite et annotée pour éclairer ses références et son contexte. Une longue postface, accompagnée de documents et d’images, revient ensuite sur les autodafés de 1933 : leurs préparatifs, leur mise en scène, leurs acteurs, les réactions des témoins et les interprétations qu’ils ont suscitées. J’y replace également la réflexion de Löwenthal dans l’histoire de l’École de Francfort, avant d’interroger ce qui, dans son analyse, demeure éclairant pour nous.
J’ai tenu, enfin, à donner en annexe une traduction intégrale du discours prononcé par Goebbels à Berlin le 10 mai 1933. Löwenthal en cite plusieurs passages ; il me semblait important que le lecteur puisse examiner le document entier. On y voit comment la propagande transforme la destruction en promesse de renaissance et cherche à faire de ceux qui brûlent les livres les protagonistes enthousiastes d’un monde nouveau. Traduire ce discours a cependant été une expérience éprouvante, qu’Olivier Mannoni a pu décrire pour les textes du nazisme. Le traducteur doit entrer dans le mouvement d’une parole, en retrouver le rythme, les insistances, les effets sur ceux auxquels elle s’adresse. Avec Goebbels, cette proximité nécessaire devient particulièrement inconfortable : on se trouve à faire passer dans sa propre langue les mots par lesquels un homme excite la haine et légitime la persécution. Il faut résister à la tentation d’atténuer leur violence, mais aussi éviter de leur donner une élégance ou une cohérence qui les rendraient plus acceptables. Les répétitions, les images dégradantes, le mélange de ressentiment et d’exaltation doivent rester perceptibles. Cette difficulté fait partie du travail historique : permettre au lecteur d’entendre comment cette parole agit, tout en lui donnant, par l’annotation et la mise en contexte, les moyens de l’examiner.
Il me paraissait donc important, en répondant à l’invitation de Lucie Marignac, directrice des Éditions Rue d’Ulm, de rendre la conférence de Löwenthal, de 1983, accessible en français, tout en donnant au lecteur les moyens d’en apprécier la portée historique. Elle nous invite à regarder en face une question difficile : pourquoi les livres, qui nous permettent de comprendre le monde et d’en imaginer d’autres, deviennent-ils si souvent les cibles de ceux qui prétendent le refonder ? Je suis également heureux que Le Grand Continent ait donné à ce travail un prolongement en publiant un extrait du volume. Je les en remercie : c’est une manière de faire circuler la réflexion de Löwenthal au-delà du cercle académique, dans un débat public où elle me semble avoir toute sa place.
« Löwenthal cherche à comprendre ce que la destruction accomplit pour ceux qui la veulent. Il distingue trois dimensions : l’effacement de l’histoire, la purification hygiénique et la liquidation du sujet.»
En quoi l’analyse de Leo Löwenthal sur les autodafés et sur les mécanismes des idéologies est-elle majeure ?
Roland Béhar : Ce qui frappe chez Löwenthal, c’est qu’il oblige à dépasser l’indignation. Devant des livres qui brûlent, le sentiment spontané est celui de l’horreur ; on pense à la barbarie, à la haine de la culture. Mais cette réaction, aussi nécessaire soit-elle, ne suffit pas à comprendre. Les organisateurs des autodafés nazis étaient notamment des étudiants, des universitaires, des hommes qui avaient lu. Goebbels lui-même était docteur en germanistique. La culture ne protège donc pas mécaniquement contre la barbarie. La pensée est suffisamment inconfortable, pour ceux qui consacrent leur vie aux livres et à leur transmission, et les contraint à se pencher sur le phénomène.
Löwenthal cherche à comprendre ce que la destruction accomplit pour ceux qui la veulent. Il distingue trois dimensions : l’effacement de l’histoire, la purification hygiénique et la liquidation du sujet. On détruit les traces d’un passé qui contredit le récit du pouvoir ; on présente certaines pensées comme des maladies dont il faudrait débarrasser la société ; on s’en prend enfin à la possibilité, pour chacun, de penser et de juger par soi-même. Sa force tient aussi à sa manière de lire. Shakespeare, Goethe, Heine ou Borges ne sont pas des ornements dans sa démonstration : la littérature lui permet de saisir les ressorts d’une violence que les seules catégories politiques ne suffisent pas toujours à expliquer. Cette alliance entre précision sociologique et intelligence littéraire est particulièrement précieuse.
Pouvez-vous nous faire un bref rappel historique des autodafés ?
Roland Béhar : Il faut commencer par une précision : le mot « autodafé » vient du portugais auto da fé, « acte de foi ». Il désignait une cérémonie publique de l’Inquisition, au cours de laquelle étaient proclamées des condamnations. Son emploi pour désigner un bûcher de livres est plus tardif. Le geste, lui, est beaucoup plus ancien que le mot. Löwenthal rappelle notamment la destruction des écrits ordonnée dans la Chine de Qin Shihuang, au IIIᵉ siècle avant notre ère. Dans l’Antiquité méditerranéenne, des pouvoirs païens persécutent les textes chrétiens, puis des pouvoirs chrétiens détruisent des écrits païens ou jugés hérétiques. Au Moyen Âge, les livres juifs sont régulièrement visés : le Talmud est ainsi brûlé à Paris au XIIIᵉ siècle, sur ordre de Louis IX, dit « Saint » Louis. Viennent ensuite les destructions liées aux conflits religieux, à la conquête des Amériques, à la répression des Lumières, puis aux révolutions et aux dictatures modernes. Les autodafés nazis de mai 1933 occupent une place particulière dans notre mémoire, peut-être du fait, aussi, de leur médiatisation consciente, par la photographie, par la radio, par la presse. À Berlin et dans de nombreuses villes universitaires, des étudiants livrent aux flammes les œuvres déclarées contraires à « l’esprit allemand ». La persécution qui suit donne à ces images une puissance rétrospective terrible. Mais cette longue histoire ne doit pas devenir un catalogue dans lequel tout se confondrait. Les acteurs, les institutions et les intentions diffèrent. Ce qui est intéressant, c’est de comprendre comment, dans des situations distinctes, la destruction des livres a pu être présentée comme une action juste, nécessaire, voire salutaire.
« On brûle pour faire surgir un monde nouveau, ou pour retrouver un monde prétendument pur à l’origine.»
Quelles sont les premières raisons et intentions derrière l’action de brûler des livres ?
Roland Béhar : On brûle souvent les livres parce qu’on leur prête un pouvoir. L’autodafé, comme son nom l’indique, participe d’abord d’une procédure religieuse de purification, qui peut même relever de l’ordalie. Le destructeur peut avoir une très haute idée de leur efficacité : il croit qu’ils corrompent, qu’ils contaminent, qu’ils détournent les hommes de la vérité ou menacent l’ordre social. Il faut donc les anéantir pour empêcher ce qu’ils pourraient produire. Ce qui paraît décisif, c’est le moment où un texte cesse d’être considéré comme quelque chose que l’on peut lire, discuter ou réfuter, et devient un poison. Dès lors, sa destruction peut être présentée comme une mesure de protection. Löwenthal analyse très bien ce vocabulaire de l’hygiène : on nettoie, on assainit, on débarrasse le corps collectif de ce qui serait étranger ou malade. Les mots préparent le geste.
À cette volonté d’éliminer s’ajoute souvent une promesse de renaissance. On brûle pour faire surgir un monde nouveau, ou pour retrouver un monde prétendument pur à l’origine. Le phénix, qui figure sur la couverture de notre édition, condense cette ambiguïté : Goebbels l’invoquait lui aussi pour annoncer la naissance d’un nouvel esprit allemand dans les flammes. C’est précisément cette promesse qui rend le geste si dangereux. Ceux qui détruisent peuvent se vivre comme des bâtisseurs. Ils s’autorisent à supprimer une part de l’humanité au nom du bonheur, du salut ou de l’avenir de l’autre.
Quelle signification voir dans le parallèle établi par Heine entre les livres brûlés et les hommes brûlés ?
Roland Béhar : La célèbre phrase du poète allemand Heinrich Heine, « Là où l’on brûle les livres, on finit aussi par brûler les hommes », est devenue presque inséparable des images de 1933. Pourtant, dans Almansor (1821), elle se rapporte à la destruction du Coran dans l’Espagne de la fin du XVᵉ siècle – épisode historique avéré mais dont l’historiographie de la Légende noire, entre XIXe et XXe siècle, a grossi la portée. Cette distance historique, entre les années 1490, les années 1820 et les années 1930, donne à la réflexion de Löwenthal, après celle de Heine, une profondeur particulière : elle invite à reconnaître un mécanisme de persécution au-delà d’un seul évènement, en même temps qu’elle pose la question douloureuse de la singularité allemande de cette histoire – mais Löwenthal ne répond pas à ce versant de la question.
Déclarer intolérable la présence d’un texte, c’est menacer, aussi, ceux qui l’ont écrit, ceux qui le lisent et ceux dont il transmet la mémoire. La frontière entre la condamnation des idées et la persécution des personnes devient fragile. Löwenthal rappelle d’ailleurs des épisodes où le rapprochement est matériel : des livres et des hommes sont brûlés ensemble ; des pages de Bibles interdites sont utilisées pour profaner les corps des victimes. Le livre peut être traité comme un corps, et le corps comme le support d’une croyance qu’il faudrait extirper. Et, lors des autodafés de 1933, un auteur antinazi, Oskar Maria Graf, fit publier de petites annonces dans la presse dans lesquelles il réclamait l’honneur, lui aussi, d’être brûlé. Bertolt Brecht a écrit un poème célèbre à ce propos, L'Autodafé de livres.
En quoi l’incendie de livres est-il un phénomène symbolique, d’« effacement de l’histoire » et de « liquidation du sujet » ?
Roland Béhar : Un livre rend présent ce qui est absent, que ce soit un auteur disparu, une expérience perdue, une manière de penser désuète ou qui correspond à des cadres de pensée qui ne sont plus les nôtres ou que, pis encore, nous ne pouvons même plus imaginer. C’est une des raisons pour lesquelles je suis attaché au travail de traduction, qui permet de remettre en circulation des voix que la distance des langues et des époques avait rendues moins audibles : c’est là une expérience de pensée d’une richesse inépuisable. L’effacement de l’histoire, lui, consiste à rompre cette relation riche au passé. Le passé conserve des témoignages qui gênent le pouvoir, des versions concurrentes, des possibilités qui contredisent l’idée que l’ordre présent serait le seul concevable, et détruire les livres, c’est chercher à supprimer ces témoins. Le feu donne une forme spectaculaire à cette ambition de disparition : là où des ruines peuvent encore être interrogées, les cendres semblent promettre un anéantissement sans retour.
La « liquidation du sujet » qu’évoque Löwenthal désigne l’autre versant du processus. Lire, c’est pouvoir se retirer un moment de l’adhésion collective, rencontrer une objection, supporter une ambiguïté, former son jugement. Le lecteur n’est jamais entièrement prévisible. Une idéologie qui exige l’unanimité – telle la « mise au pas » (Gleichschaltung) nazie – ne peut tolérer cette liberté. Il y a donc, dans l’autodafé, une volonté de détruire les conditions d’une pensée indépendante. Ce qui disparaît avec les livres, c’est la possibilité de confronter plusieurs paroles, de revenir sur une certitude et de se demander : est-ce vraiment ainsi que je veux comprendre le monde ?
Comment expliquer l’organisation, la mise en scène collective et l’emportement qui caractérisent l’autodafé ?
Roland Béhar : Ce qui est frappant, pour qui travaille sur les autodafés de mai 1933, c’est précisément la tension entre une préparation minutieuse et une dynamique que les dirigeants ne maîtrisaient pas entièrement. On imagine volontiers un ordre venu du sommet, exécuté jusqu’au dernier échelon, avec l’application méticuleuse que l’imaginaire collectif aime prêter à la mécanique allemande. Or l’initiative de cette campagne nationale ne venait pas du ministère de la Propagande : elle était portée par les organisations étudiantes acquises au nazisme, avec le concours de bibliothécaires engagés dans le mouvement. Ces étudiants voulaient prendre leur place à l’avant-garde de la révolution. Après la conquête du pouvoir politique, ils entendaient accomplir eux-mêmes la conquête de l’esprit. Il y eut donc une tension entre le bas et le haut de la hiérarchie, entre le zèle militant et les calculs du gouvernement. Cette tension ne portait pas sur le respect de la liberté intellectuelle : les dirigeants craignaient surtout les effets d’une telle manifestation à l’étranger, où elle risquait de renforcer l’image d’un régime barbare. Un détail donne la mesure de leurs hésitations : le 3 mai, la Deutsche Studentenschaft, l’organisation étudiante qui préparait l’évènement, demandait encore à Goebbels de confirmer sa participation à l’autodafé berlinois du 10 mai. La confirmation ne fut transmise par son assistant que le 9 mai, la veille de la cérémonie. Goebbels vint finalement prononcer son discours et, dès le 14 mai, se félicitait de la portée politique de cette action. Il avait rejoint le mouvement et contribué à en fixer le sens. Les résistances de la hiérarchie se retrouvent à l’échelle régionale. Dans le Wurtemberg, le responsable national-socialiste des étudiants s’opposa à l’organisation d’autodafés à Stuttgart et à Tübingen ; quelques étudiants en improvisèrent néanmoins. C’est un point essentiel pour comprendre le fonctionnement du régime : les militants pouvaient chercher à devancer les attentes de leurs chefs, à leur imposer une initiative par son accomplissement même. La surenchère devenait une manière de faire ses preuves, selon un mécanisme humain observable en bien des circonstances.
Cette poussée venue d’en bas ne signifie nullement que le geste était spontané. Une circulaire du 9 mai réglait la dramaturgie des bûchers : neuf formules associaient la condamnation de certains auteurs à la proclamation des valeurs censées les remplacer. Les écrits de Marx et de Kautsky devaient être jetés au feu au nom du rejet de la lutte des classes et du matérialisme ; ceux de Freud, au nom de la « noblesse de l’âme humaine » ; ceux de Remarque, au nom d’une éducation préparant le peuple à prendre les armes, contre le pacifisme, compris comme défaitisme. Chaque destruction devenait une profession de foi, et la circulaire prévoyait même qu’il ne serait pas toujours possible de brûler tous les ouvrages : l’essentiel était que les livres choisis pour la cérémonie fussent nommément condamnés.
À Berlin, le 10 mai, cette dramaturgie prend une forme très concrète. Un cortège aux flambeaux passe par la Maison des étudiants, où attendent des camions chargés de livres, puis gagne le secteur du Reichstag, la porte de Brandebourg et enfin l’Opernplatz, devant l’université. Une fanfare des SA accompagne la marche. La tête arrachée à un buste de Magnus Hirschfeld, dont l’Institut de sexologie avait été saccagé le 6 mai, est exhibée au bout d’une perche comme un trophée. Sur la place, quelque 20 000 à 25 000 volumes sont livrés aux flammes. La pluie gêne l’allumage : on fait intervenir les pompiers pour alimenter le feu avec de l’essence. Vers minuit, Goebbels prononce son discours, radiodiffusé. La cérémonie s’adresse donc aussi à ceux qui ne sont pas présents.
Et pourtant, au milieu de ce dispositif, il y a une fête. Un témoignage rapporte les cris des marchands de bonbons, de cigarettes et de saucisses, les plaisanteries, les rires et les conversations de la foule en attendant le bûcher. Peut-être que ce détail est ce qui est le plus troublant : la destruction s’accomplit dans une atmosphère de convivialité ordinaire. Une chaîne humaine transmet les livres des camions au brasier ; chacun peut participer, afficher son appartenance, rivaliser de zèle. L’emportement collectif se nourrit des gestes que l’organisation a rendus possibles. L’autodafé apparaît ainsi comme le résultat d’une rencontre entre initiative militante, encadrement, calcul politique et exaltation. Son sens, quant à lui, se construit après coup : le 28 mai, le journal satirique acquis au nazisme Kladderadatsch (Patatras) représente en couverture la littérature allemande renaissant des flammes sous la forme d’un phénix, reprenant ainsi l’image du discours de Goebbels. La propagande transforme la destruction en promesse de renaissance. Comprendre cette fabrication progressive me paraît indispensable : elle montre comment des hommes peuvent devenir les acteurs enthousiastes d’une violence dont ils contribuent eux-mêmes à étendre la portée.
Avons-nous des cas récents d’autodafés ?
Roland Béhar : Oui, et certains sont très proches de nous. En juin 2025, des militants d’extrême droite ont diffusé une vidéo dans laquelle ils brûlaient des livres consacrés à la sexualité, au genre et à la diversité ; la médiathèque Elsa-Triolet de Lanester était également visée. Le montage reprenait des images des autodafés nazis de 1933. La référence historique était donc revendiquée par les auteurs du geste. À une autre échelle, les destructions de livres commises par l’État islamique à Mossoul en 2015 rappellent que la volonté d’éliminer les textes jugés incompatibles avec une doctrine demeure une réalité. Des témoignages rapportaient alors le tri des collections et la destruction publique d’une partie des ouvrages.
Il est essentiel, toutefois, de préserver les différences entre les situations. Un bûcher organisé par un groupuscule, une campagne de censure et la destruction d’une bibliothèque sous un régime de terreur ne sont pas des évènements équivalents. Les rapprocher permet de poser des questions ; cela ne dispense pas de mesurer leur gravité propre. L’exemple de Lanester montre aussi comment le spectacle se prolonge aujourd’hui par sa diffusion. Pour paraphraser une maxime célèbre (« le médium est le message »), le spectacle de l’autodafé est le message, plus que l’autodafé lui-même. Le public ne se trouve plus seulement autour du feu : la vidéo lui donne une autre étendue, l’efficacité recherchée est d’abord symbolique et quelques ouvrages détruits peuvent acquérir une portée programmatique et devenir une menace adressée à beaucoup de lecteurs, de bibliothécaires et d’auteurs.
Le péril tient aussi aux tentatives de rendre ce passé moins visible, moins contraignant pour le présent. En Allemagne, certaines déclarations de responsables de l’AfD en donnent des exemples particulièrement inquiétants. En 2017, Björn Höcke appelait à un renversement à 180 degrés de la politique mémorielle allemande. En 2018, Alexander Gauland réduisait Hitler et le nazisme à une « fiente d’oiseau » dans plus de mille ans d’histoire allemande. Ces paroles cherchent à modifier la place que les crimes nazis occupent dans la conscience historique du pays. Löwenthal nous aide à comprendre que l’effacement ne suppose pas toujours la disparition des documents : ceux-ci peuvent rester accessibles tandis que leur signification est relativisée, que les victimes passent au second plan et qu’un récit national glorieux reprend toute la place. C’est d’ailleurs une inquiétude qui traverse sa conférence de 1983. Il relève, chez un ancien dignitaire nazi, une manière de minimiser les autodafés en les présentant comme le lot ordinaire des révolutions ; il critique aussi leur justification dans une historiographie est-allemande qui traite différemment les destructions selon l’identité politique de leurs auteurs. Ce déplacement du jugement paraît essentiel : on reconnaît les faits, mais on construit le récit qui permettra de les excuser. Il faut évidemment distinguer ces opérations de la révision légitime des connaissances historiques, qui repose sur les sources et leur discussion. Le danger commence lorsque le récit est organisé pour soustraire un pouvoir à l’examen critique. C’est aussi pourquoi la commémoration ne suffit pas : nous pouvons conserver les monuments et les bibliothèques tout en cessant d’entendre ce qu’ils nous apprennent.
Avec l’IA, peut-on dire que l’autodafé est en train de changer de visage ?
Roland Béhar : Je crois qu’il faut poser la question, tout en restant prudent avec le mot « autodafé ». Tout dépend des usages que nous faisons de l’intelligence artificielle et de la place que nous lui accordons, car elle peut servir la transmission du savoir, en aidant à retrouver des textes, à les transcrire, à les traduire ou encore à les rendre accessibles. Mais c’est un autre débat. On a vu beaucoup d’émotion au printemps 2026 autour de la révélation de l’existence d’une pratique inédite, le destructive book scanning, notamment avec le « Projet Panama » : la technique de la « numérisation destructive des livres », qui consiste à découper le dos d’un ouvrage pour en séparer les feuilles et les faire passer dans un scanner automatique, permet une numérisation rapide et à grande échelle, au prix de la destruction de l’intégrité matérielle de l’exemplaire. Or cette technique, qui est accessible sur le marché, a inquiété lorsqu’on a appris que l’un des géants de l’IA, Anthropic, s’en était saisi pour « nourrir » ses intelligences.
Or l’émoi, parfaitement compréhensible, s’explique précisément du fait de ce qu’on pourrait nommer un « effet autodafé » : brandir l’interdiction de détruire des livres permet de polariser le discours et interdit de penser ce qui est en jeu. C’est la sidération par le feu.
Ce qui peut inquiéter davantage, c’est la possibilité que la réponse produite se substitue progressivement à la lecture. Un livre existe encore, mais nous ne le rencontrons plus : nous recevons à sa place une synthèse produite par l’intelligence artificielle, dont nous ne savons pas toujours reconnaître les sources ni les choix. La singularité du texte, ses nuances ou ses hésitations, ses contradictions peuvent disparaître dans cette reformulation. Le rapprochement avec Löwenthal porte alors sur la relation au passé et sur l’autonomie du jugement. Que devient cette autonomie si nous déléguons à un dispositif la sélection des voix que nous entendons et la manière dont nous les comprenons ? Que devient la mémoire si nous ne pouvons plus revenir aux documents pour vérifier ce qui nous en est dit ? Ce sont, me semble-t-il, des questions centrales, dans la mesure où le recours à l’IA interdit tout autant, du côté scientifique, le passage par des procédures vérifiables d’établissement et de contrôle du savoir que, d’un point de vue plus littéraire, par tout l’apport émotionnel de la lecture, comprise comme plongée personnelle dans des univers fictionnels.
Il me semble dès lors difficile de dire que l’IA constitue en elle-même un nouvel autodafé. Mais elle nous oblige à penser des formes d’effacement qui peuvent se produire sans destruction matérielle, parfois même sous l’apparence d’une disponibilité illimitée du savoir. La bibliothèque serait toujours là, tandis que nous aurions perdu l’habitude d’y entrer. C’est, on le sait aujourd’hui, ce qui advint de la bibliothèque d’Alexandrie : elle ne fut pas détruite en un immense autodafé, ni par César, ni par le calife Omar, elle sombra simplement dans l’oubli, le désintérêt des lecteurs préparant le terrain à la destruction du Temps, ce grand dévorateur de toutes choses.
Quand on enseigne, que l’on traduit – que l’on transmet, donc, dans tous les sens du terme –, on peut voir dans le « scandale » du destructive book scanning une leçon absolument magistrale : plus on lit – « détruit » – de livres, plus l’intelligence se développe. Et si cette règle s’applique aux machines, que ne peut-elle donner, transférée aux humains ? Toute la question est de savoir si l’humain a (encore) envie de lire.
