[#Décryptage] Guerre en Iran : « Le grand tournant est la sortie américaine en 2018 des accords sur le nucléaire iranien »
Par Alexandre Kazerouni, maître de conférences en science politique à l’ENS-PSL
Depuis le 28 février 2026, les mots ne sont jamais les mêmes pour désigner cette nouvelle guerre en Iran et au Moyen-Orient, aux racines lointaines, exacerbée par une escalade de tensions régionales et globales.
Alexandre Kazerouni, maître de conférences en science politique à l’ENS-PSL et spécialiste des pays du golfe Persique, analyse le déclenchement de ce conflit en le replaçant au centre d’une géopolitique aussi complexe que stratégique, axée sur la question du nucléaire.
Comment nommer cette guerre en Iran et au Moyen-Orient ?
Alexandre Kazerouni : Cette guerre n’a semble-t-il pas encore trouvé son nom… Aux États-Unis, le 28 février dernier, au premier jour de son déclenchement, il y a eu une réticence à employer le mot « guerre », pour lui préférer celui plus technique d’« opération », porteur de la promesse d’une intervention rapide. Du côté américain, le nom officiel de l’opération est « Fureur épique » (« Epic Fury »), qui s’inscrit dans une tradition européenne de l’épopée que le cinéma et la bande dessinée ont rendu populaire aux États-Unis. Il est compatible avec la formule Make America Great Again. Du côté israélien, l’opération s’appelle « Lion rugissant » (Roaring Lion), dans le prolongement de « Lion surgissant » (Rising Lion) utilisé en juin 2025, avec dans les deux cas une connotation religieuse, en référence à des passages de la Bible. Du côté iranien, la référence religieuse est absente d’une appellation que les médias gouvernementaux ont d’abord diffusée, celle de « troisième guerre imposée » (jang-e-tahmili-ye sevvom), la deuxième étant la guerre de douze jours déclenchée par Israël en juin 2025, et la première la guerre de huit ans déclenchée par l’Irak en 1980. L’accent y est mis sur le fait que ce n’est pas l’Iran qui est à l’initiative de la guerre. Dans ce cadre, le concept cardinal de la République islamique qui la « résistance » (moqâvemat), trouve aisément sa place. Depuis, la dénomination « guerre de Ramadan » (jang-e ramezân), en lien avec le nom du mois du calendrier lunaire islamique durant lequel elle a commencé, s’est également répandue.
Pour le sociologue du pouvoir intéressé par l’histoire que je suis, il me semble que cette guerre s’inscrit aux confluents de deux dynamiques qui, elles, possèdent des noms bien établis en langue française : d’une part, « les guerres israélo-arabes » qui commencent avec la création de l’État d’Israël en 1948 et se prolongent jusqu’à la guerre à Gaza et à la nouvelle invasion israélienne du sud-Liban ; et d'autre part, « les guerres du Golfe » qui débutent avec la guerre Iran-Irak en 1980 et se sont poursuivies avec l’invasion irakienne du Koweït par l’Irak en 1990 et l’invasion américaine de l’Irak par les États-Unis en 2003. Dans le conflit en cours, la question la légitimité de l’État d’Israël pour ses voisins géographiques immédiats du monde arabe croise celle de la légitimité des puissances régionales du golfe Persique, l’Iran, l’Irak et l’Arabie saoudite, pour le reste du monde.
Comment situez-vous le déclenchement de cette guerre dans une perspective historique ?
Alexandre Kazerouni : Cette guerre est le résultat d’un faisceau de facteurs dont le plus décisif me semble avoir été le rejet par Donald Trump de la solution diplomatique au nucléaire iranien. Elle avait été trouvée en 2015 par les États-Unis sous présidence démocrate de Barack Obama, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Union européenne et l’AIEA, avec l’Iran. La sortie américaine de ces accords dits du JCPO (Joint Comprehensive Plan of Action), entre janvier 2017 et mai 2018, est un grand tournant historique.
Ce programme nucléaire iranien remonte aux années 1950 et relève alors d’une volonté de puissance sur la scène internationale de l’élite politique iranienne qui voit dans son pays l’héritier en ligne directe du premier empire universel, celui des Achéménides. À lire Mohammad-Reza Châh Pahlavi, il semblait convaincu que l’épuisement des réserves pétrolières de l’Iran était proche. Avait-il également à l’esprit un développement militaire du nucléaire ? Il était en tout cas obsédé par la menace soviétique à ses frontières, et avait un fort ressentiment à l’égard des Anglais qui à l’instar des Russes étaient parvenus depuis le début du XIXe siècle à réduire la taille du territoire iranien à leur profit.
Avec la fin de la monarchie en 1979, le programme nucléaire est arrêté et rangé au registre des dépenses jugées inutiles des « épris de grandeur » (mostakbirin) du régime renversé. Mais il est relancé à la fin des années 1980. Se termine alors la guerre Iran-Irak, déclenchée par Saddam Hussein avec un projet d’annexion de la province iranienne du Khouzestan, arabophone et pétrolifère, une utilisation d’armes chimiques par l’Irak dont les matières premières étaient de fabrication ouest-allemande, et une grande difficulté d’approvisionnement en armes conventionnelles pour les Iraniens tandis que l’Irak était devenu le grand marché à l’exportation de l’armement français.
Dans les années 1990, le programme nucléaire connaît un développement rapide, mais qui n’est pas isolé. Il s’inscrit dans le cadre d’une vaste politique publique d’industrialisation qui fait aujourd’hui de l’Iran l’autre grande puissance industrielle asiatique à l’ouest de l’Inde en dehors de la Turquie. Les autres piliers en sont l’armement, mais aussi l’automobile, la construction et l’agroalimentaire, sans parler des hydrocarbures dont le poids dans le PIB s’est ainsi réduit. Cette politique industrielle est alors couplée avec une politique de l’enseignement supérieur visant à transformer la population qui vient tout juste de terminer sa transition démographique et son exode rural en ressource humaine à même d’en garantir l’autonomie et la qualité.
Il faut attendre 2002, pour que le « nucléaire iranien » devienne un objet politique majeur des relations internationales et un mode central de représentation de l’Iran à l’étranger. Georges W. Bush a été élu en 2000 et avec lui ont accédé à la Maison blanche les néoconservateurs. Et bien qu’en 2001, le gouvernement iranien condamne les attentats du 11 Septembre et apporte son soutien aux États-Unis dans leur guerre contre les Talibans, L’Iran est placé en janvier 2022 sur la liste américaine des « États voyous », et la même année, l’existence de sites nucléaires iraniens inconnus de l’AIEA est rendue publique par les États-Unis et Israël.
Les néoconservateurs imaginent alors des changements de régime en cascade favorables à Israël, en Iran, en Syrie et en Irak. L’effet « domino » est censé débuter en Irak par la guerre. Le résultat attendu est appelé « le Grand Moyen-Orient ». L’Arabie saoudite y est défavorable. La France s’y oppose. Le discours de Dominique de Villepin aux Nations Unies est suivi du veto de la France au Conseil de sécurité en 2003. Et la même année, la France lance une politique alternative concernant l’Iran : des négociations diplomatiques sur le nucléaire. Elles sont menées avec le concours du Royaume-Uni et de l’Allemagne, mais n’aboutissent pas. Les États-Unis n’en veulent alors pas, et l’Iran opte pour une autre stratégie : empêcher l’effet domino en prenant pied en Irak, notamment via les Irakiens qui s’y étaient réfugiés dans les années 1980.
L’année 2009 change la donne. Le démocrate Barack Obama vient d’être élu aux États-Unis. Il veut mettre fin au conflit diplomatique avec l’Iran, et opérer le « pivot asiatique » des États-Unis vers la Chine. Du côté iranien, éclate une crise politique interne que négocier sur le nucléaire avec les États-Unis va aider à résoudre. Le résultat des élections présidentielles de juin 2009 est en effet contesté par l’un des deux courants de pensée qui structurent la vie politique intérieure de l’Iran depuis 1979. Le candidat de la gauche islamiste iranienne, Mahmoud Ahmadinejad est réélu au premier tour avec plus de 60 % des voix. La droite islamiste iranienne, qui avait été au pouvoir de 1989 à 2005, structure des manifestations d’une ampleur inédite depuis la Révolution sur les principales artères de Téhéran. Le guide suprême, l’Ayatollah Khamenei, auquel la constitution donne un rôle d’arbitre, valide la réélection du président de gauche. Mais il l’exclut ensuite du processus des négociations directes avec les États-Unis qu’il accepte lui-même de lancer vers 2011. Elles sont tenues secrètes et conduites directement par son bureau, la Maison du Guide (Bayt-e rahbari). Et en 2013, lorsque la droite remporte les élections présidentielles, elles sont rendues publiques et leur conduite est déléguée au nouveau président de la République, Hassan Rohani, et à son ministre des affaires étrangères, Javad Zarif.
De surcroît, les accords permettent d’échanger la mise sous surveillance par l’AIEA du programme nucléaire iranien, bien au-delà que ce à quoi oblige le Traité de non prolifération nucléaire, contre une levée progressive des sanctions économiques des États-Unis qui remontent à 1979. Les accords doivent favoriser la croissance économique de l’Iran et permettre à la classe moyenne éduquée et nombreuse de traduire ses diplômes en revenus à mêmes de la satisfaire de son cadre de vie politique.
Mais c’était sans compter sur le poids aux États-Unis du Congrès par rapport à la Maison Blanche, et la prégnance des idées des néoconservateurs en son sein malgré les échecs de la guerre d’Irak. Le 3 mars 2015, Benyamin Netanyahou y est invité par des membres du Congrès à s’exprimer contre la politique étrangère iranienne du président américain en exercice. Durant sa campagne électorale, Donald Trump en épouse la critique. Et une fois élu il exige une renégociation du deal, consistant à en élargir le périmètre au-delà du nucléaire, en direction des deux autres exigences israéliennes, à savoir le programme balistique et le soutien au Hezbollah libanais. Le soutien au Hamas est alors secondaire, tout comme les réseaux de l’Iran en Irak et en Syrie. L’Iran, qui n’a pas de force aérienne depuis les années 1980, et qui dépend pour la protection de son territoire de ces deux outils de projection militaire en dehors de ses frontières, refuse. En mai 2018, les États-Unis quittent l’accord et les entreprises européennes privées sont menacées de manière informelle de représailles sur le marché américain si elles dérogent au retour des sanctions des États-Unis. En réaction, l’Iran reprend l’enrichissement de l’uranium au-delà du seuil défini dans l’accord. Les sanctions sont alors rétablies en Europe aussi. L’Iran peine de plus en plus à rapatrier les dollars des ventes de son pétrole et plonge dans une crise monétaire qui ne tarde pas à devenir sociale et politique, dès 2018, tant la dévaluation de la monnaie est rapide, l’inflation forte et la déception de la population grande après l’euphorie des années 2013 à 2016. La route est pavée pour une concomitance entre les manifestations et la guerre.
Comment expliquez-vous, que dès les premiers jours, cette guerre se soit rapidement régionalisée ?
Alexandre Kazerouni : C’est une stratégie militaire. Le 1er février 2026, un mois avant le déclenchement de la guerre, l’Ayatollah Khamenei avait lui-même employé le terme. Il avait dans un discours officiel mis en garde les Américains : s’ils attaquaient une nouvelle fois, la réponse serait « une guerre régionale » (iek jang-e mantaqe-i). Les États de la péninsule Arabique le savaient, eux qui ont dans l’état actuel de nos connaissances œuvré à l’éviter en 2024 et 2025. Et la guerre de douze jours de juin s’était déjà terminée par l’attaque aérienne iranienne au missile de la base militaire américaine d’Al-Udayd au Qatar, le 24 juin 2025.
Ces bases militaires américaines, qui se sont multipliées après la guerre du Golfe de 1991 en péninsule Arabique, loin de protéger l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Bahreïn et le Koweït, en ont fait des cibles qualifiées de « légitimes » par les autorités iraniennes. Ce qui devait endiguer l’Iran est devenu un moyen pour ses forces armées d’atteindre les États-Unis.
En attaquant ces pays, avec lesquels la République islamique entretenait de bonnes relations, surtout depuis la signature des accords de Pékin en 2023 avec l’Arabie saoudite, le gouvernement de l’Iran cherche à faire pression sur les États-Unis, que ce soit via les familles régnantes ou les acteurs de l’économie mondialisée. Le golfe Persique en est une des artères majeures, que ce soit pour les flux d’énergie, de personnes, de capitaux ou de marchandises. Le port de Djebel Ali à Dubaï est le plus grand port de commerce d’entrepôt entre Singapour et la Méditerranée.
En tant que politologue et spécialiste des États du golfe Persique, pouvez-vous nous éclairer sur le fonctionnement politique interne de l’Iran ?
Alexandre Kazerouni : En parlant d’une simple opération militaire, et en la faisant débuter par un régicide, les Israéliens et les Américains ont donné l’impression d’avoir surestimé la personnification du pouvoir en République islamique et d’en avoir sous-estimé la dimension institutionnelle, c’est-à-dire sa régulation juridique et son épaisseur administrative. Le guide suprême est d’après la constitution iranienne de 1979 le chef du pouvoir exécutif. Il a plus de pouvoir que le président élu. Mais il n’a pas tout le pouvoir. Le guide suprême incarne la souveraineté divine et le président de la République la souveraineté populaire. La République islamique est un système mixte, né au croisement de deux philosophies politiques, celle de l’Europe des Lumières et celle de l’islam chiite duodécimain, qui a été porté au pouvoir en Iran au XVIe siècle par la dynastie des Safavides. De 1989 à 1997, lorsque l’Ayatollah Rafsandjani était à la présidence de la république, c’est là que le maximum de pouvoir était concentré.
À cette dualité de l’exécutif s’ajoute une pluralité des grandes institutions qui régulent la société avec beaucoup d’autonomie les unes par rapport aux autres : l’État bureaucratique, avec ses ministères, qui est né de la vieille bureaucratie impériale iranienne réformée suivant un modèle français au XIXe siècle ; le clergé chiite, avec ses fondations de biens-de-mainmorte, qui remonte au XVIe siècle ; le corps militaire des Gardiens de la Révolution, avec ses entreprises commerciales et industrielles, qui a été créé à la Révolution, et qui est depuis les années 1990 devenu l’équivalent iranien d’une armée nationale professionnelle, laissant dans son ombre l’ancienne armée nationale dont le rôle majeur est d’abord de donner un temps de socialisation commune à la jeunesse la moins urbanisée d’un empire multiethnique pendant deux années.
Chacune de ces trois institutions est ouverte par son recrutement sur la société, via des filières de formation spécialisée distinctes : l’université de modèle européen, les séminaires religieux et les écoles militaires. Les hydrocarbures leur ont permis de se développer en des centaines de maillons pour chaque filière. Et la démographie forte de l’Iran, où la population a augmenté de près de vingt millions de personnes ces vingt dernières années, a doté chaque secteur d’un nombre suffisant de recrues motivées.
Il est difficile en Iran, comme ailleurs, de distinguer le pouvoir de la société.
Dans quelles mesures les sciences sociales peuvent-elles nous éclairer sur la société iranienne actuelle ?
Alexandre Kazerouni : C'est une société qui est profondément agitée par des mouvements sociaux depuis le dernier tiers du XIXe siècle. Et ce sont alors des mouvements sociaux d’un genre nouveau pour l’Iran, au sens où ils passent par des manifestations de masse urbaines et l’expression dans l’espace public de la ville de revendications juridiquement spécifiées. Les premiers naissent en réaction aux concessions économiques faites à des Européens par la famille régnante. La dynastie des Kadjares est alors sous la pression des projets impériaux britannique et russe à ses frontières et cherche des fonds pour se réformer selon un modèle d’inspiration européenne. En 1891, la Révolte contre le monopole de la Régie britannique des tabacs en est le point d’orgue. En 1896, dans son prolongement, l’empereur est assassiné.
La « Révolution constitutionnaliste » (Enqelâbe- mashrute) de 1906 qui dote l’Iran d’un parlement et d’une constitution, et la « Révolution islamique » (Enqelâb-e eslâmi) de 1979 qui instaure des élections municipales, législatives, présidentielles et de renouvellement du collège électif du guide suprême, suivant un calendrier précis et régulier résultent à chaque fois de plus d’une année de manifestations du désaccord dans l’espace public par des groupes sociaux nombreux et variés, et des affrontements avec les forces de l’ordre.
Après l’instauration de la République islamique, l’Iran reste dans la catégorie des régimes autoritaires, ceux où la prise de parole dans l’espace public pour exprimer un dissensus est soumise à autorisation. Dans les années 1990, dans le prolongement des débats intellectuels des revues spécialisées de science politique et de philosophie, opposant partisans du droit divin et partisans des droits de l’homme, des mouvements sociaux émergent qui ont pour fief l’Université de Téhéran. Un chapitre s’ouvre qui va culminer dans le Mouvement vert de 2009, dont le slogan principal fut « Where is my vote ? », exprimé en anglais. La population qui manifeste est plutôt urbaine, dans la capitale, avec un niveau de formation universitaire, et un niveau de vie où sont satisfaits les besoins primaires. L’enjeu principal, c'est la liberté politique. Leur force est de trouver des points d’appui au sein de l’élite politique de droite.
Avec la crise économique qui débute en 2017, en lien avec l’élection de Donald Trump et sa remise en cause des accords sur le nucléaire, une autre dynamique émerge dès le mois de décembre qui va culminer en janvier 2026 : les manifestations sont de plus en plus rapprochées dans le temps, dispersées dans des espaces périphériques, loin du centre-ville de Téhéran, avec des slogans bien plus radicaux portés par les catégories sociales qui souffrent le plus de l’inflation dans la satisfaction de leurs besoins primaires, et en particulier l’alimentation et le logement locatif. L’enjeu principal est économique.
Le Mouvement Femmes, Vie, Liberté de 2023 a eu lieu au croisement de ces deux dynamiques. Au niveau des libertés politiques individuelles, il a transformé la relation entre le pouvoir et la société. Depuis les élections présidentielles de 2024, ne pas porter le voile dans l’espace public est toléré. Le paysage urbain, de la capitale aux petites villes de ce pays où plus de 70 % des habitants sont des citadins, a ainsi énormément changé, tant sont nombreuses sans être majoritaires celles qui ne se couvrent plus du tout les cheveux dans les rues, les magasins ou les cafés.
Selon vous, quels sont les grands enjeux de ce conflit ?
Alexandre Kazerouni : Ils varient d’un pays à un autre et à bien des égards ce conflit concerne le monde entier. Je vais me limiter aux espaces politiques qui relèvent de mon domaine d’enseignement actuel à l’ENS : l’Iran et la péninsule Arabique.
S’agissant de la péninsule Arabique qui est au cœur de mes recherches depuis une vingtaine d’années, se pose d’abord et avant tout la question de la pérennité de la stratégie de défense adoptée au lendemain de la guerre du Golfe de 1991. Après six mois d’occupation irakienne, la famille régnante du Koweït avait retrouvé le pouvoir suite à une intervention militaire internationale, conduite en réalité par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France. Il en a résulté une délégation massive de la défense des monarchies de la péninsule Arabique à ces trois mêmes puissances militaires de l’Atlantique Nord qui venaient de faire leurs preuves. Les bases militaires de ces trois États se sont multipliées et les ventes d’armes à leur profit ont explosé. Pour équilibrer ces liens de dépendance militaire et les consolider, des politiques culturelles, allant de la création de musées à celle d’université en passant par des compétitions sportives, ont créé de la dépendance économique en sens inverse, sous la forme de contrats de prestation de service étalés dans le temps. Elles ont permis de faire en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis, du clientélisme dans un cadre légal auprès de segments des élites jugés influents pour façonner les représentations du monde d’une classe moyenne qui vote.
Quant à l’Iran, j’aimerais insister sur un enjeu insuffisamment connu en France et auquel m’ont sensibilisé mes recherches sur Dubaï dans les années 2010. Cette principauté qui a épuisé ses réserves pétrolières propres dans les années 1970, a très tôt diversifié son économie, non pas tant en direction du tourisme que du commerce d’entrepôt. De 1971 à 1974, Dubaï construit un premier port en eau profonde. Or le marché de réexportation qui a permis le décollage économique de ce port dans les années 1990 fut l’Iran qui sortait alors de huit années de guerre. La politique économique ne s’y limitait pas à la reconstruction des infrastructures détruites. Elle visait également à diversifier l’économie par l’industrialisation, en dehors du secteur pétrolier, car les sanctions américaines en avaient réduit le potentiel, et le secteur souffrait à échelle mondiale d’une baisse des prix. La hausse vertigineuse des revenus gaziers et pétroliers n’aura lieu que dans les années 2000, portée par la croissance chinoise et les nouvelles technologies de liquéfaction du gaz naturel.
Les guerres sont des moments de destruction du patrimoine, mais aussi de redéfinition de son périmètre. Le patrimoine des Iraniens ne se limite plus aujourd’hui aux seules traces littéraires, artistiques, architecturales et archéologiques d’une histoire étatique particulièrement longue. En remontant aux Élamites, elle comptabilise jusqu’à trois millénaires. Il ne se réduit pas non plus aux vastes ressources naturelles d’un territoire au centre de l’Eurasie, qui a les deuxièmes plus grandes réserves prouvées de gaz au monde et les deuxièmes réserves prouvées de pétrole du pourtour du golfe Persique. Les Iraniens ont également aujourd’hui un patrimoine industriel qui les met à part de leur environnement régional avec la Turquie et qui a absorbé une part colossale des revenus pétroliers des quatre dernières décennies. Comment ce patrimoine va-t-il traverser cette guerre où les infrastructures de la puissance, et pas seulement celle d’un régime politique, sont visées ? Comment va-t-il évoluer dans l’après-guerre, alors qu’il a sans doute encore besoin d’une période de protection douanière ? L’avenir le dira. Et à son seuil s’arrête la compétence du chercheur en sciences sociales.
| À propos de Alexandre Kazerouni Alexandre Kazerouni est maître de conférences en science politique à l’École normale supérieure depuis 2019. Il est politologue, spécialisé sur le monde musulman contemporain, et en particulier les États du pourtour du golfe Persique. Ouvrage : KAZEROUNI, Alexandre, Le Miroir des cheikhs. Musée et politique dans les principautés du golfe Persique, Paris, Presses universitaires de France, 2017, 274 p. ISBN : 978-2-13-073355-3. |
