[#Décryptage] « La plateforme aux 7 000 lettres, témoignages du quotidien des soldats russes »

Entretien avec Sasha Arkhipova, anthropologue au département de sciences sociales à l'ENS-PSL

Créé le
1er octobre 2026
Comment des données de sciences sociales illustrent-elles la manière dont la langue fonctionne en temps de guerre ?  Comment reconstituer une réalité que la langue officielle s'emploie à rendre invisible ? C’est en partie l’objectif de la plateforme (Dictionnaire ethnographique de la guerre) créée par l’anthropologue Sasha Arkhipova et son équipe, réunissant un corpus de sept mille plaintes de soldats russes et de leurs proches adressées aux institutions du pouvoir.  
De la nécrolangue à la langue des tranchées, l’anthropologue analyse deux langues qui s’affrontent : la première comme outil de propagande et la seconde comme instrument pour « témoigner de la réalité ». 
Décryptage Sasha Arkhipova

Comment avez-vous procédé pour analyser ces quelque 7 000 lettres ? Quelle était votre méthode de travail ?
Sasha Arkhipova : Il s'agit d'une recherche ethnographique, mais d'un genre inhabituel : nous ne décrivons pas un groupe ethnique, mais les pratiques sociales et langagières d'une communauté particulière — l'armée russe sur le front ukrainien — et nous le faisons à distance, à partir de témoignages écrits. Le corpus principal réunit près de sept mille plaintes adressées aux institutions du pouvoir, au cours de l'année 2025, par des soldats russes et leurs proches. Nous avons complété ces lettres par deux autres types de sources : des échanges dans les messageries militaires de mobilisés et de contractuels, et des entretiens avec d'anciens militaires.
La méthode consistait à lire ces lettres non pas comme des histoires isolées, mais comme les descriptions répétées de mêmes situations, derrière lesquelles se dessine un système commun. Lorsque des centaines de personnes décrivent, indépendamment les unes des autres, le même parcours du militaire russe, et avec les mêmes mots, l'architecture de l'ensemble devient visible.
Nous sommes conscients des limites d'une telle approche : nous sommes loin de la guerre et n'observons pas directement les pratiques décrites. Mais c'est le désir de comprendre comment fonctionnent les pratiques de la violence et comment elles transforment les êtres — et non celui de les justifier — qui nous a conduits à entreprendre ce travail. Notre objectif est de comprendre, de l'intérieur, comment fonctionne l'armée russe sur le front ukrainien et quelles pratiques y ont cours : comment on part à l'assaut, comment on se cache des drones, et même ce que l'on mange et ce que l'on boit pendant une mission de combat.

Comment définissez-vous ce « langage de guerre » ? Ce type de correspondance n'est pas nouveau — y voyez-vous une évolution, ou quelque chose d'inédit ?
Sasha Arkhipova : Il serait plus juste de parler non pas d'un langage de guerre, mais de deux, qui coexistent au sein d'une même lettre.
Le premier, je l'appelle la nécrolangue (некрояз) — j'ai choisi ce terme pour deux raisons : « langue morte » en désigne la finalité, (ne pas) parler de la guerre, de la mort et de la répression ; et, telle une langue morte, elle tue le sens de ce qui est dit, exigeant du destinataire non qu'il déchiffre le message, mais qu'il y reconnaisse seulement un signe de loyauté.

Ce n'est pas un jargon distinct, mais un ensemble de pratiques langagières imposé par l'Administration présidentielle aux journalistes et, plus largement, à tous les citoyens. Le non-respect de ces règles est passible de peines de prison. Cette langue exige d'embellir la réalité : l'exemple le plus connu est que le mot « guerre » n'existe plus dans l'espace public, remplacé par « opération spéciale ». Les territoires conquis d'Ukraine deviennent des territoires libérés.

Le second langage est celui des tranchées. Il se développe au sein de l'armée, non pas d'en haut mais « d'en bas », et remplit la fonction exactement inverse : nommer avec précision les réalités de la guerre, qui n'ont pas d'équivalent. Ainsi, dans la guerre actuelle, la menace mortelle ne vient pas seulement de l'ennemi, mais aussi de son propre commandement — et la langue des tranchées fait la distinction. Si un soldat est tué au combat, il devient un deux-centième (du code soviétique 200 désignant le corps d'un tué) ; mais si un soldat est tué par ses propres commandants, il devient un mis à zéro (обнулённый). Si un soldat meurt lentement de ses blessures dans la « zone rouge », parce que les drones empêchent d'évacuer les blessés, cela s'appelle vytekat' (« s'écouler »). La déshumanisation, ici, est dirigée vers l'intérieur, vers les siens — et cette capacité à parler de soi comme d'un matériau consommable, comme de la viande (мясо), est à mon sens le trait le plus caractéristique de cette guerre.

Ces témoignages semblent déjouer le récit et les manipulations linguistiques de la propagande.
Sasha Arkhipova : La nécrolangue, qui contraint à ne décrire la réalité qu'au moyen d'euphémismes approuvés d'en haut, se révèle insuffisante. C'est pourquoi apparaît un second langage — la langue des tranchées —, qui s'oppose à la politique de l'État par le seul fait qu'il permet de raconter ce qui se passe, en dépit de la censure et de la nécrolangue obligatoire pour tous.

Cette découverte a-t-elle été largement diffusée, et comment est-elle accueillie ?
Sasha Arkhipova : Nous avons créé un site (en russe), le Dictionnaire ethnographique de la guerre : un quart de million de Russes l'ont lu au cours des deux premières semaines. Un livre paraît en ce moment à Berlin, deux fois plus volumineux que le site. J'espère qu'il sera traduit en français.

Que révèle cette correspondance sur l'état actuel de la société russe — entre tensions et doutes ?
Sasha Arkhipova : Il ressort clairement de ces lettres que le principal ennemi menaçant la vie du militaire, ce sont ses propres commandants et les fonctionnaires du ministère de la Défense. Telle est l'armée russe d'aujourd'hui. Elle s'est muée en un système régi par deux principes : l'individu doit, à tout prix, rester le plus longtemps possible à la guerre ; et sa participation doit rapporter, non pas tant à lui-même qu'à ceux qui le surplombent dans la hiérarchie. Les sommes considérables que l'État promet au contractuel finissent en grande partie dans les poches des commandants, sous forme de rachats (pots-de-vin) ; et il n'existe presque aucune issue à ce système — le contrat, signé pour un an, se révèle à durée indéterminée. Les lettres consignent l'effondrement des illusions, patriotiques comme économiques, chez les catégories de personnes les plus diverses : mobilisés, volontaires, détenus, appelés du contingent.

Qu'apporte l'étude du langage aux sciences sociales ? Et inversement ?
Sasha Arkhipova : La langue des tranchées est un instrument qui permet de déchiffrer la réalité. L'apparition d'un mot spécifique est un fait social. Lorsqu'un nom court et compris de tous surgit pour désigner l'exécution extrajudiciaire, la torture, l'abandon d'un blessé sans secours ou l'achat de sa propre sécurité, cela témoigne non seulement de la diffusion de la pratique, mais de son appropriation par la communauté : ce qui a reçu un nom devient objet de conversation ordinaire, partie du quotidien. Ainsi, à la seule architecture du dictionnaire — au fait, par exemple, que la langue des tranchées compte quatre mots pour les lieux de détention (тюрьма, la prison ; карантин, la quarantaine ; яма, la fosse ; подвал, la cave) —, on peut, sans même lire les articles, mesurer l'importance que revêt pour cette communauté le thème de la privation de liberté.
Le mouvement inverse n'est pas moins important. L'anthropologue voit dans la forme langagière la trace d'un processus social ; l'analyse linguistique, en retour, donne à l'anthropologue une précision là où, sans elle, on en resterait à des généralités. Dans notre dictionnaire, ces deux regards travaillent de concert : chaque article est à la fois une description lexicographique et la description de la pratique que le mot désigne.

En ces temps de guerres, en quoi les données des sciences sociales peuvent-elles être utiles, et comment les analyser ?
Sasha Arkhipova : Avant tout, elles permettent de voir la guerre par les yeux de ses participants — non pour leur donner raison, mais pour comprendre comment fonctionne la violence et comment elle transforme les êtres. Même loin du front, un matériau aussi « inconfortable » que ces plaintes permet de reconstituer une réalité que la langue officielle s'emploie à rendre invisible. En ce sens, les données des sciences sociales sont un antidote à la nécrolangue : là où le pouvoir choisit ses mots pour endormir l'attention, le chercheur rend aux événements leur nom.
Quant à l'analyse, je suis convaincue qu'il est plus honnête de travailler à partir de témoignages directs, de première main, et de ne pas se hâter de conclure. Nous nous sommes trompés bien des fois et avons corrigé nos interprétations à mesure que nous découvrions de nouvelles données ; cette disposition à reconnaître l'erreur constitue, à mon sens, l'éthique de travail qu'exige un tel sujet. Et ce travail nourrit encore un espoir, tout à fait concret : nous souhaitons sincèrement que notre dictionnaire aide certains à ne pas se retrouver de l'autre côté du ruban (au front) et à ne pas devenir victimes ou complices d'une guerre criminelle.

À propos de Sasha Arkhipova 

Sasha Arkhipova est une anthropologue russe. Exilée en France, elle est professeure invitée au département de sciences sociales de l'ENS. Elle y enseigne notamment l'anthropologie sociale, culturelle et linguistique. Sasha Arkhipova s’est longtemps consacrée à l'anthropologie classique : « J'ai étudié les nomades contemporains de Mongolie, ainsi que les pratiques et rituels soviétiques et actuels et le folklore politique en Russie. Je suis convaincue que l'anthropologie ne peut être que comparative. »

Certaine aussi que l’anthropologie doit être proche des gens et accessible, elle tient en langue russe un blog grand public, L'anthropologie (non) divertissante (« (Не)занимательная антропология »), qui compte 75 500 abonnés. Elle est également à l'origine de « No wobble ! » (« Нет вобле ! »), une exposition virtuelle bilingue consacrée au street art antiguerre anonyme apparu dans les rues russes après l'invasion de l'Ukraine : 471 œuvres photographiées dans 48 villes de Russie entre 2022 et 2023, réunies à l'appel de son canal Telegram.

« En 2023, pour avoir analysé publiquement, sur le blog, les récits antiguerre, l'État russe m'a désignée « agente de l'étranger ». Ce statut prive de la plupart des droits civiques ainsi que de la possibilité de vivre et de travailler en Russie.