[#Décryptage] Révisions mémorielles : « Rendre hommage à Franco ne fait pas appel au contexte de 1936 ou des années 1960, mais est une manière de réactiver certains discours sous-jacents »
Par Pierre Salmon, historien et maître de conférences en histoire contemporaine à l’ENS-PSL
À l'heure où le passé redevient une ressource politique, que nous disent les instrumentalisations mémorielles de notre présent et des menaces qui pèsent sur notre mémoire collective et sur nos sociétés ? Pierre Salmon, historien et maître de conférences en histoire contemporaine à l’École normale supérieure, nous décrypte ces « offensives idéologiques » et nous alerte sur les conséquences de lectures erronées de l’histoire.
Nous assistons en France à des tentatives de révision mémorielles. En tant qu’historien que pouvez-vous dire sur ces actions militantes ?
Pierre Salmon : Ces tentatives de révision mémorielles ont leur propre histoire. Tous les partis, mouvements et régimes politiques ont tâché d’installer leur propre récit. C’est particulièrement le cas des mouvements dictatoriaux, par exemple du franquisme, avec un certain succès. Ce travail était d’autant plus nécessaire que Franco est arrivé au pouvoir à l’issue d’une guerre civile provoquée par un coup d’État en partie raté contre la République espagnole. Il s’agissait donc de légitimer ce coup d’État, la guerre et, plus largement, le nouveau régime qui sort vainqueur de celle-ci.
Le mythe constitué autour de José Antonio Primo de Rivera est un cas typique de ce travail de mémoire : ce dirigeant fasciste, fils d’un précédant dictateur, meurt le 20 novembre 1936, au début de la guerre d’Espagne (1936-1939). Il est exécuté à Alicante, alors qu’il se trouvait dans une prison du camp républicain. Il devient ainsi un « martyr » dont le parti (la Phalange) et la figure (celle du grand « absent ») ont servi pour construire les bases du franquisme. Franco, qui décédera également un 20 novembre, cultive cette image, à laquelle il s’associe.
En parallèle, la dictature a aussi mené des opérations d’influence à l’étranger. Si leur résultat est resté anecdotique en Hexagone, tant les opposants au régime ont eu une place importante, un philofranquisme a cependant existé à bas bruit. Depuis quelques dizaines d'années, des organisations d'extrême droite françaises et espagnoles ont d'ailleurs noué des contacts dans une logique révisionniste. C’est ainsi que des personnages peu connus ou appréciés, comme Primo de Rivera et Franco, reviennent sur le devant de la scène.
Quelles sont les répercussions contemporaines de ces demandes de réhabilitation, liées par exemple à la messe de Verdun célébrant Pétain, ou encore plus récemment à la commémoration de la mort du général Franco ?
Pierre Salmon : Ces manifestations s’adressent à des cercles très initiés, qui à cette occasion manifestent leur existence et « font nombre ». En ce sens, elles emportent un succès en parvenant à attirer l’attention, partant du principe qu’il n’y a pas de mauvaise publicité, et que la polarisation peut les servir. Malgré tout, la France n’a jamais été très perméable aux réhabilitations de dictateurs contemporains. Très connu en Espagne, José Antonio Primo de Rivera est ici un anonyme. Franco est bien plus illustre, alors que son image reste très négative.
Mais le principal danger ne vient peut-être pas de tentatives de réhabilitation aussi frontales qui, parce qu’elles indignent, créent de fortes levées de boucliers. Les nostalgiques des régimes dictatoriaux savent emprunter des chemins de traverse. De longue date, la défense du maréchal Pétain passe par l’euphémisme – de ses crimes – ou la valorisation de certaines actions apparemment dissociées de Vichy. On pense par exemple à manière dont il a été présenté en « héros » honorable de la Première Guerre mondiale. C’est oublier que l’image du « grand soldat » procède d’une lecture erronée de l’histoire, et que cette construction a elle-même contribué à légitimer le dictateur de Vichy ! Pour Franco, il en va de même en Espagne, avec un accent mis sur son rôle de modernisateur économique, ou d’homme « ayant su gagner la paix »… C’est non seulement historiquement faux, mais aussi le produit de la propagande officielle franquiste, ensuite reprise par celles et ceux qui ont bien voulu y croire.
« Il faut aussi rappeler que ces réappropriations ne constituent pas des démarches historiques : il s’agit d’abord et avant tout d’une relecture du passé au prisme de notre présent. »
Que pouvez-vous nous dire des mouvements qui se réapproprient des événements historiques liés au fascisme ?
Pierre Salmon : On peut évidemment s’inquiéter de ces offensives idéologiques. Celles-ci reposent sur un écosystème bien établi, qui agit par le biais de fondations politiques, de traductions d'ouvrage, de manifestations… Depuis quelques années, des pèlerinages politiques associent même des militants d’extrême droite de différents horizons – certains néo-fascistes/nazis/franquistes – autour des sépultures de « membres fondateurs » ou de « martyrs ». Le cas de la tombe de Mussolini, à Predappio, en est un exemple à la fois ancien et suivi. Ces messes en hommage à Franco et José Antonio Primo de Rivera s’inscrivent dans cette dynamique.
Il faut aussi rappeler que ces réappropriations ne constituent pas des démarches historiques : il s’agit d’abord et avant tout d’une relecture du passé au prisme de notre présent. Rendre hommage à Franco ne fait pas appel au contexte de 1936 ou des années 1960, mais est une manière de réactiver certains discours sous-jacents : décrédibilisation de la gauche, goût prononcé pour l'usage de la force contre des ennemis politiques (voire les institutions), rejet de l'autre, en particulier des étrangers, etc. Aujourd'hui, en Espagne, les discours philofranquistes sont presque toujours associés aux haines contre les mouvements LGBTI, les migrants, les étrangers, les partis de gauche actuellement au gouvernement. En France, pour certains groupuscules, Franco est celui qui a écrasé la gauche et la démocratie. Là encore : rendre hommage au dictateur ou ses compagnons de route est surtout une attaque à peine voilée contre nos sociétés. La même chose se passe quand Vox, parti espagnol d’extrême droite, fait mention de la « Reconquête » contre les musulmans, au Moyen-Âge, en appelant à faire de même contre les personnes d’origine étrangères installées en Espagne. Il s’agit donc bel et bien d’un discours sur le passé conjugué au présent.
En tant qu’historien, quelle réaction avez-vous, lorsque vous lisez que certains de la jeune génération considèrent qu'un régime autoritaire peut « parfois » être préférable à une démocratie (cf sondage paru dans El Pais, 20 novembre 2025 )? Comment analyser cette nostalgie sur une histoire non vécue ?
Pierre Salmon : Si on compare avec d’autres dictatures, comme celle de Staline ou de Mussolini, ce chiffre reste relativement bas (24 % chez les moins de 28 ans). Il est cependant préoccupant d’observer une hausse de ce chiffre depuis quelques années, en particulier chez les plus jeunes. Pour le comprendre, il faut d’abord souligner la tentation autoritaire qui inonde nos démocraties, et pas seulement en Espagne. Cela se caractérise notamment par une banalisation de valeurs difficilement compatibles avec notre modèle démocratique et républicain, qui en France prône l'égalité, la liberté, la fraternité.
Il y a aussi des facteurs qui tiennent à la manière dont la mémoire collective s’est constituée. Le sujet est complexe pour être brièvement résumé. En Espagne, notons simplement qu’aucun dirigeant franquiste n’a fait l’objet de poursuites, ce qui pose un problème quand on sait le rôle que la justice dans l’immédiat, puis dans la mémoire des événements. La disparition progressive des témoins – des victimes des dictatures – joue sans aucun doute un rôle, même si cela reste difficile à mesurer.
« Le fonctionnement des réseaux sociaux – eux-mêmes très influents – donne de l’audience à des personnes clivantes [...] Avec un peu de moyens et de la détermination, il est plus possible de manipuler, de désinformer... »
Comment les professeurs d’histoire peuvent lutter face à la propagation de fake news (notamment sur les réseaux sociaux), transformant certains faits historiques et introduisant confusion dans la mémoire collective ?
Pierre Salmon : Il faut d’abord souligner que les fake news ne sont pas nouvelles, elles sont seulement plus visibles, du fait de la révolution numérique. Le fonctionnement des réseaux sociaux – eux-mêmes très influents – donne de l’audience à des personnes clivantes. Ainsi fonctionnent beaucoup d’algorithmes. Avec un peu de moyens et de la détermination, il est plus possible de manipuler, de désinformer... Cela ne se limite d’ailleurs pas à l’histoire, mais participe à une remise en cause de l’autorité scientifique dans son ensemble.
De fait, scientifiques comme enseignants peuvent se trouver démunis : ils ne peuvent pas agir contre la diffusion d’information – ça n’est d’ailleurs pas une question. Une première tâche, parfois éreintante, est d’agir en pompier, en faisant un travail de fact-checking face à des informations fausses. Il est utile, pour ne pas dire indispensable, de transmettre le contenu renouvelé de la connaissance de manière accessible aux élèves, étudiants, aux collègues, aux journalistes, aux politiques ou aux esprits curieux. Mais cela ne doit pas faire l’économie d’un travail en profondeur pour transmettre une approche critique, c’est-à-dire des méthodes pour analyser le passé, pour lire des documents, mais aussi reconnaître les manipulations qui peuvent nous induire en erreur. Avec le développement toujours plus important des médias numériques – IA comprise – c’est un enjeu majeur, non seulement pour l’histoire, mais pour l’ensemble des disciplines scientifiques. Et je dirais même pour le devenir de nos sociétés.
À propos de Pierre SalmonPierre Salmon est Maître de conférences en histoire contemporaine à l’École normale supérieure. Professeur agrégé d’histoire (2015), ancien membre de la Casa de Velázquez (2018-2020), puis ATER à l’Université Gustave Eiffel (2020-2022), il est docteur de l’Université de Caen Normandie. Ses travaux portent sur les protagonistes des circulations illégales au 20e siècle. Il propose ainsi une histoire sociale écrite « par le bas » de la criminalité, de la politique et des conflits. Sa thèse, « Des armes pour l’Espagne : analyse d’une pratique transfrontalière en contexte d’illégalité (France, 1936-1939) », a reçu le deuxième prix de thèse scientifique de l’IHEDN en 2022 et le prix Jean Clinquart de l’AHAD en 2023 (catégorie des thèses et travaux assimilés) |
