Hommage à Bernadette Leclercq-Neveu (1967, L)
Maîtresse de conférences au département des Sciences de l’Antiquité de l’ENS-PSL
Bernadette Leclercq-Neveu enseignait la langue et la littérature grecques à l’École depuis 1978. Ses recherches portaient sur les modalités de la narration dans la Grèce antique, en particulier dans l'épopée, la poésie lyrique et la tragédie, ainsi que sur les approches théoriques du mythe, dans le monde grec et ailleurs, avec un intérêt particulier pour la conception lévi-straussienne de la mythologie. Normalienne brillante, elle avait étudié à la Sorbonne et à l’École pratique des hautes études. Sa thèse de 3e cycle, soutenue en 1981 (EPHE-EHESS), portait sur l’Hymne homérique à Déméter.
Julia Wang (DSA), agrégée de lettres classiques et docteure en langue et littérature grecques, lui rend ici hommage.
Lorsque Bernadette Leclercq-Neveu a été emportée par la maladie, le 17 décembre 2025, la nouvelle a créé une onde de choc. Après avoir enseigné quelque trente-cinq ans au département des Sciences de l’Antiquité, elle ne faisait plus que de rares apparitions à l’École, se rendant parfois en bibliothèque pour alimenter ses recherches, qu’elle poursuivait entre deux séances de tai-chi, ou satisfaire son inlassable curiosité. Beaucoup d’entre nous n’avons pas vu sa santé se dégrader et nous conserverons le souvenir de son énergie un peu espiègle assortie d’un franc-parler légendaire.
Celle qui a longtemps incarné les études mythologiques à l’ENS était l’héritière de la fameuse « École de Paris » formée autour de Marcel Detienne, son directeur de thèse, de Jean-Pierre Vernant et de Pierre Vidal-Naquet, dont elle était très proche. Son parcours pourrait servir de modèle aux jeunes antiquisants qui commencent tardivement l’apprentissage des langues anciennes : elle-même grande débutante en grec, elle a été cacique à l’agrégation de lettres classiques. L’acuité de son intelligence n’avait d’égale que son exigence intellectuelle, appliquée aussi bien à elle-même qu’à autrui. Elle savait porter un regard critique et incisif sur les productions de l’esprit, mais aussi déployer des trésors d’humanité pour soutenir son entourage et ses étudiants à travers les épreuves de la vie. Perfectionniste dans son travail et délibérément peu prolifique en termes de publications, elle s’est illustrée par ailleurs comme une remarquable traductrice, depuis l’italien de Walter Burkert (La Tradition orientale dans la culture grecque, Macula, 2001) à l’incontournable Mythes de la Grèce archaïque de Timothy Gantz, traduit de l’anglais (Belin, 2004). Son édition du Crime des Lemniennes de Georges Dumézil (Macula, 1998) aura fait date.
À des générations d’étudiants arrivés de tous les départements de l’École dans son séminaire de mythologie, elle aura fait découvrir Lévi-Strauss et la méthode structuraliste, et plus généralement le mythe comme objet d’étude à part entière, à la croisée de l’histoire, de l’anthropologie et de la littérature. Mais tout en montrant que les mythes ne sont pas seulement de belles histoires, elle ne perdait jamais de vue le plaisir de raconter et faisait voyager l’imagination à loisir du Popol Vuh au Kalevala en passant par les épopées de Gilgamesh ou de Soundiata. Nous serons nombreux à nous rappeler la flamme qui animait son regard lorsqu’elle parlait de poésie grecque ou de musique : cette flamme-là s’est éteinte, mais le mythe demeure.
Julia Wang
AGPR au département des Sciences de l’Antiquité
