Hugo Duminil-Copin, mathématicien humain
Fil d'Ariane
Promotion 2005 – Mathématiques
Et si les mathématiques, souvent qualifiées d’austères ou d’incompréhensibles, étaient en réalité belles au point de nous en faire tomber amoureux ? C’est le sentiment que décrit le mathématicien Hugo Duminil-Copin, coauteur du livre De l’autre côté du tableau noir : les mathématiques à visage humain (Éditions du Seuil, 2026) avec Emmanuel Sander, professeur de psychologie. Normalien, professeur à l’Université de Genève et à l’Institut des Hautes Études Scientifiques, médaille Fields 2022, il tient un discours qui nous ferait presque regretter de ne pas avoir suivi avec assiduité nos leçons de mathématiques, tant cette pratique est pour lui intrinsèquement liée aux émotions.
Comment en est-il tombé amoureux ? Émotions et mathématiques, paradoxe ou évidence ? Peut-on résister face à l’émergence de l’intelligence artificielle ? Rencontre avec un mathématicien profondément humain.
Du sport aux mathématiques, il n’y a qu’un pas
Né en 1985, Hugo Duminil-Copin a grandi dans une famille d’enseignants où le sport et la transmission vont de pair. Le goût pour les mathématiques ne lui vient pas immédiatement : en première scientifique au Lycée Louis-le-Grand, il se retrouve en grande difficulté et parmi les derniers de sa classe dans la discipline. Plutôt que de jeter l’éponge, cet échec l’incite à repenser sa manière d’apprendre. De sa pratique intense du sport – son père est professeur de sport et sa mère ancienne danseuse – lui vient l’idée d’appliquer ses méthodes d’entraînement aux mathématiques : refaire inlassablement les mêmes exercices, se confronter à des situations différentes, ne pas avoir peur de se tromper. À force de travail et de persévérance, il parvient à ressentir la même satisfaction qu’en accomplissant un beau geste en sport et finit par tomber amoureux des mathématiques.
Une fois lancé, il ne s’arrête plus : après une classe préparatoire au Lycée Louis-le-Grand, il intègre l’ENS en 2005. S’il a passé d’autres concours en parallèle, l’école de la rue d’Ulm représente pour lui « la seule option », déjà convaincu qu’il souhaite se tourner vers l’enseignement et la recherche. Il se remémore ses années à Normale Sup’ comme une période « très heureuse », marquée par un sentiment de « liberté et d’émulation intellectuelle ». Il se souvient plus particulièrement du cours de Jean-François Le Gall, professeur de probabilités et de la théorie de l’aléatoire. Remarquablement bien construit, il n’en était pas moins resté « opaque » à Hugo Duminil-Copin pendant deux mois, car une notion lui échappait. Lorsqu’il a fini par la comprendre, « un nouveau champ du réel s’est ouvert ».
Remettre les émotions au centre des mathématiques
Ce qui frappe lors d’une conversation avec Hugo Duminil-Copin, c’est le lien qu’il souligne entre mathématiques et émotions. Selon lui, « penser les mathématiques comme un raisonnement totalement à part et ne mobilisant pas les émotions, les intuitions, nos capacités analogiques, penser que les intuitions mathématiques sont différentes des intuitions de la vie de tous les jours, c’est comme fermer l’arrivée d’air dans un moteur ». Il va plus loin : ce sont d’après lui les émotions qui « permettent d’avancer, de progresser et de devenir un meilleur mathématicien, de même que pour un biologiste et un philosophe ». Il nous invite donc à ne pas « compartimenter » notre cerveau et à ne pas nous priver de tous les mécanismes psychologiques qui permettent de « faire fonctionner la machine ». L’École normale supérieure constitue d’ailleurs selon lui une excellente formation à ces émotions. Il exhorte les étudiants à tenter le concours, à faire ce qui les passionne « tant le plaisir et la curiosité sont importants pour le développement heureux d’un humain ». Le fil rouge de sa trajectoire ? « La recherche de bonheur dans sa pratique quotidienne ».
Les mathématiques humaines face à l’intelligence artificielle
L’été et la rentrée 2026 auront été particuliers pour les mathématiciens et mathématiciennes. L’intelligence artificielle avance à grands pas et déstabilise. Le 8 septembre dernier, Open AI annonce que l’équation dite de Navier-Stokes portant sur la circulation des fluides est résolue. Elle figurait en 2000 dans le classement des sept problèmes majeurs du millénaire selon l’Institut de mathématiques Clay. Dès lors, qu’est-ce qu’être mathématicien en 2026 ? Peut-on résister à l’émergence, et à la fulgurance, de l’intelligence artificielle ? Pouvons-nous encore avoir le goût de l’effort quand les machines réfléchissent parfois plus vite et mieux que nous ? Hugo Duminil-Copin ne tergiverse pas : les temps sont durs.
Il propose d’esquisser un pas de côté et refuse de négliger la « dimension humaine » du métier pour la « sacrifier sur l’autel de la performance et du calcul algorithmique ». Pour lui, faire des mathématiques revient aussi à « étudier notre façon de penser en tant qu’humains et la faire progresser ». C’est développer des outils dont la finalité est « de venir armer les générations futures de nouveaux concepts, de nouvelles techniques qu’elles pourront utiliser dans la vie de tous les jours. La majorité des gens ne s’en rendent pas compte mais ils connaissent beaucoup de mathématiques qui étaient inconnues des meilleurs mathématiciens il y a deux ou trois siècles ». Oui, l’intelligence artificielle résout des problèmes jusque-là réputés impossibles. Mais quid de la compréhension et surtout de la transmission de ces concepts ? Hugo Duminil-Copin diagnostique un « détachement du réel » : obtenir de très nombreux résultats en très peu de temps ne fait pas changer l’utilité des mathématiques. Pire, « l’on perd beaucoup tout en gagnant très peu ».
Et que perd-on ? Pour le chercheur, l’enjeu principal face à l’intelligence artificielle réside dans le refus de lui déléguer nos compétences. Il utilise une métaphore : se faire héliporter au sommet d’une montagne ne fait pas de nous un alpiniste. Il se qualifie de « dinosaure », élevé dans un monde où l’IA n’existait pas. Sa capacité à résoudre des problèmes est donc plus ancrée que celle des jeunes générations, pour lesquelles le risque d’effacement et de perte de compétences est plus grand.
Face à ces chamboulements, « déprimants », Hugo Duminil-Copin nous invite à ne pas « perdre de vue la beauté de l’exploration humaine, quel que soit le domaine ». Si notre société actuelle a tendance à la relativiser, à diminuer la valeur d’un travail intellectuel fait par soi-même, il faut « continuer à y croire » et à le trouver « merveilleux ». Il éprouve des doutes sur le fait de réussir à convaincre la société que les disciplines intellectuelles en général ont encore de la valeur. Mais, à titre personnel, conclut-il, « nous sommes encore libres de valoriser notre propre cheminement intellectuel comme nous le souhaitons et de continuer à en chercher la beauté ».
