« Je fais ce métier pour être en contact du vivant »

Portrait du biologiste Richard Dorrell, médaille de bronze 2022 du CNRS

Créé le
Juillet 2022
par
Quentin Fuseau
Médaille de bronze 2022 du CNRS, le chercheur Richard Dorrell a vu ses travaux sur les algues, ainsi récompensés. Sujet a priori anodin, il revêt pourtant une importance capitale, comme nous l’explique le biologiste.
Algues

« Mes parents étaient des soixante-huitards Britanniques et végétariens. J’ai été élevé à la campagne où mes parents avaient un grand jardin. Je pense que ma fascination pour les plantes et le monde végétal vient directement de là. » Bien que le français ne soit pas sa langue maternelle, Richard Dorrell parle de manière pédagogique, en reliant toujours ses recherches à la société qui l’entoure. À dix-sept ans, il effectue son premier stage, en laboratoire, au centre John Innes à Norwich, en biologie végétale moderne. Ce sera ensuite Cambridge, toujours sur le même sujet. Depuis sept ans, il est post-doctorant (dans l’équipe de Chris Bowler), puis chargé de recherche CNRS à l’ENS-PSL. Avec peu de connaissance sur la France, il découvre un pays ouvert sur les autres et profite de la diversité à la fois scientifique, intellectuelle et sociale qu’offre l’École. Habitant à Montreuil, il a même recréé le jardin de son enfance où il y cultive des radis et des haricots : « Ça m’inspire. Je fais ce métier pour être au contact du vivant. Il ne faut jamais trop s’en éloigner.»

« Les espèces sont faites pour coopérer afin de produire de la complexité. » Richard Dorrell.

« La vie n’évolue pas par du combat, mais par la mise en réseau »

Les travaux de recherche de Richard Dorrell porte sur les algues et plus spécifiquement sur la façon dont elles ont évolué, évoluent aujourd’hui et évolueront demain. « J’étudie l’historique des chloroplastes, des organites présents dans les cellules faisant de la photosynthèse : leur évolution primordiale, par l'avalement et mise en symbiose des cellules photovoltaïques, et les manière dont ils se transforment et s’adaptent à l’océan contemporain, explique le biologique. Il y a une citation que j’adore de Lynn Margulis, une microbiologiste américaine : "La vie n’évolue pas par du combat, mais par la mise en réseau." Je trouve cela conceptuellement très intéressant, à la fois scientifiquement et socialement : les espèces sont faites pour coopérer afin de produire de la complexité. »

Richard Dorrell étudie également les transferts horizontaux des gènes, qui aboutissent à des complexités spécifiques de différentes espèces d’algues. « Nous venons juste de terminer un projet autour de la diversité génétique des algues au sein de l’Océan Arctique. Celui-ci, au fil du temps, a effectué des changements importants sur les espèces d’algues qu’il contient. Celles-ci possèdent quelques gènes spécifiques à l’Arctique, et trouvées nulle part d’ailleurs sur la planète. Et tout l’enjeu est de comprendre le pourquoi de cette différenciation, résultante probablement de transferts horizontaux des gènes entre les espèces autochtones de l’Arctique. » La structure d’un océan peut donc changer radicalement l’évolution des espèces qui s’y trouvent. Cela revêt une importance fondamentale dans un contexte de réchauffement climatique. « Il s’agit de comprendre pourquoi certaines algues résistent mieux aux changements et à l’acidification océanique que d’autres et quelles facultés d’adaptations peuvent être utiles. »

« L’ENS-PSL et l’IBENS nous ont pleinement donné les moyens pour avancer et mettre en application les recherches de l’équipe à laquelle je collabore. »

Rendre visible l’invisible

Le chemin vers cet objectif sera long pour Richard et les scientifiques de son équipe. En attendant, il savoure, un peu surpris, sa médaille de bronze récompensant l’ensemble de ses travaux au sein du CNRS : « J’ai été pris de court, de me dire que quelqu’un avait regardé dans le détail les publications de recherche de mon équipe. Pragmatiquement, cela reste un disque de métal qui rend mes parents fiers, mais symboliquement, c'est vraiment un très grand honneur. Si je peux utiliser cette plateforme pour rendre visible l’invisible, alors j’en serais très heureux. Grâce à l’obtention des bourses de l’ANR et ERC, j’ai maintenant l’occasion d’établir mon propre groupe de recherche, en travaillant sur les mêmes thématiques de l’évolution symbiotique, biodiversité autochtone et résilience environnementale des algues marines. » La prochaine étape pour le biologiste ? Il espère pouvoir apporter ses compétences à un nouvel institut en France et surtout pas très loin de son jardin qui continue de grandir et où il compte bien prochainement y faire pousser des algues. Toujours cette nécessité perpétuelle d’être en contact avec le vivant.