« L’égalité en science ne dépend pas seulement du mérite individuel, mais aussi de notre capacité à faire évoluer les structures qui la freinent »

Camille Scalliet, physicienne à l’ENS-PSL : entre recherche, transmission et engagement

Créé le
5 mars 2026
Comprendre comment des systèmes complexes donnent naissance à des comportements collectifs, explorer les liens entre physique statistique, sciences des matériaux et biologie, transmettre le goût de la recherche aux nouvelles générations sont quelques-uns des fils qui tissent le parcours de Camille Scalliet. 
Chargée de recherche CNRS au laboratoire de physique de l’ENS‑PSL depuis 2023, la physicienne théoricienne mène des travaux à la frontière entre modélisation, simulation numérique et sciences du vivant. À l’occasion de la troisième édition du mois Femmes et Filles de sciences de l'ENS-PSL, elle revient sur son itinéraire, sa vision de la recherche et les leviers nécessaires pour faire évoluer durablement la place des femmes dans les sciences.
Camille Scalliet
Camille Scalliet © Pole communication ENS-PSL

Quel a été votre parcours jusqu’à aujourd’hui, et qu’est-ce qui vous a menée vers la recherche en physique ? 
Camille Scalliet : Je suis franco-britannique et j’ai grandi près de Saint-Étienne. Après une classe préparatoire aux Lazaristes à Lyon, j’ai intégré le département de physique de l’ENS de Lyon. J’ai ensuite effectué un doctorat en physique théorique à l’Université de Montpellier, en co-direction avec le laboratoire de physique statistique de l’ENS-PSL. Mon parcours m’a menée à Cambridge, au Royaume-Uni, où j’ai réalisé un post-doctorat de quatre ans. Depuis octobre 2023, je suis chargée de recherche au CNRS, au laboratoire de physique de l’École normale. 
La recherche scientifique m’a toujours fascinée, dès l’adolescence. Mes idoles étaient, entre autres, Mick Jagger, Pierre-Gilles de Gennes et Jane Goodall : un mélange pas très conventionnel, mais j’ai toujours cultivé ma différence avec enthousiasme. Je trouve l’idée, de contribuer à la frontière de la connaissance et de faire des découvertes, fascinante. En physique, j’aime particulièrement étudier des phénomènes concrets, qui touchent à notre quotidien et à notre expérience du monde, plutôt que des objets lointains ou des théories abstraites qui échappent à mon intuition.

Vous travaillez aujourd’hui à l’ENS-PSL en tant que chargée de recherche CNRS. Qu’est-ce que cela représente pour vous d’exercer dans cet environnement ? 
Camille Scalliet : Travailler à l’ENS-PSL est un privilège dont j’ai pleinement conscience : c’est un environnement scientifique d’exception, où j’évolue au contact de chercheurs et chercheuses de premier plan, avec des moyens financiers et humains rares, comme la PSL Young Reseacher Starting Grant, qui m'a permis de recruter un chercheur postdoctoral pendant trois ans. 
Le niveau des étudiantes et étudiants et la dynamique de recherche parisienne sont aussi des atouts inestimables. Mais ce cadre prestigieux porte aussi une histoire récente : l’ouverture systématique des sciences aux femmes à l’ENS ne date que de quarante ans. Si des progrès majeurs ont été accomplis, cette jeune mixité rappelle que notre place est encore à affirmer. Pour moi, c’est une fierté d’y contribuer, et une preuve que les femmes, souvent confrontées à des biais persistants, méritent pleinement leur place dans ces lieux d’excellence.

En tant que physicienne théoricienne spécialisée en physique statistique des systèmes désordonnés, quels sont les phénomènes que vous cherchez à comprendre ?
Camille Scalliet : La physique statistique étudie comment un ensemble de nombreux éléments simples — molécules, atomes, ou même espèces vivantes — peut produire des comportements collectifs totalement nouveaux, très différent de celui d'un unique individu. Le principe est résumé par la phrase « more is different » du prix Nobel P. W. Anderson : un très grand nombre d’entités en interaction exhibe des propriétés émergentes, comme l’eau qui gèle en glace ou s’évapore en vapeur, alors que chaque molécule reste identique. Je travaille sur les matériaux désordonnés, où les éléments ne s’organisent pas de manière régulière. Par exemple, un liquide qui se transforme en verre : les molécules, au lieu de former un cristal ordonné, restent figées dans un désordre apparent, comme une foule immobile. 
Pourtant, nous ne comprenons toujours pas pleinement pourquoi ce phénomène se produit. Bien que ces matériaux soient omniprésents dans notre quotidien, leur nature fondamentale échappe encore à notre maîtrise — c’est tout l’enjeu de la recherche académique. Les concepts de la physique statistique s’appliquent bien au-delà des systèmes physiques, dès lors qu’ils sont composés d’un grand nombre d’entités qui interagissent. C’est par exemple le cas du microbiote intestinal, constitué de milliards de bactéries diverses. Tout comme l’eau peut exister sous forme liquide, solide ou gazeuse, un microbiote peut adopter des “états” distincts — sain ou malade — selon l’équilibre de ses composants. Comprendre les règles qui gouvernent ces transitions pourrait permettre de basculer d’un état à l’autre, par exemple en modifiant l’environnement ou les interactions entre espèces, pour restaurer un équilibre bénéfique à la santé.

« L’intelligence artificielle ouvre des perspectives prometteuses, mais son potentiel ne se réalisera qu’en y intégrant une solide expertise physique : elle ne remplacera pas la réflexion théorique, elle la complétera. »

Votre travail articule approches analytiques et simulations numériques pour explorer des comportements collectifs. Quels sont, selon vous, les grands défis dans votre domaine ? 
Camille Scalliet : L’un des défis majeurs dans l’étude de la transition vitreuse est de développer des algorithmes toujours plus performants pour simuler ces systèmes complexes. Grâce à des avancées récentes — certaines accélérant les calculs jusqu’à un milliard de fois —, notre compréhension de la formation des verres progresse à pas de géant depuis une dizaine d’années. L’intelligence artificielle ouvre des perspectives prometteuses, mais son potentiel ne se réalisera qu’en y intégrant une solide expertise physique : elle ne remplacera pas la réflexion théorique, elle la complétera.  
Un autre enjeu passionnant est l’application de ces outils à des domaines non physiques, comme la biologie. Le vrai défi est de convaincre nos collègues biologistes ou médecins que la physique statistique peut éclairer leurs problèmes sous un angle nouveau. Cela exige de parler un langage commun et de montrer, par des résultats concrets, comment nos modèles capturent l’essentiel de systèmes désordonnés — qu’il s’agisse de microbiotes ou de réseaux écologiques.

Camille Scalliet © Pole communication ENS-PSL

 

Vous avez effectué une partie de votre formation et de vos recherches à l’étranger. Qu’est-ce que ces expériences internationales vous ont apporté, d’un point de vue scientifique, mais aussi personnel ?
Camille Scalliet : Mes séjours à l’étranger ont profondément marqué mon parcours. À Rome, lors de mon échange Erasmus à la Sapienza, j’ai découvert la physique des liquides et des verres, une discipline très peu enseignée en France, mais déterminante pour mon choix de doctorat. Sans le savoir, j’y ai croisé des figures majeures comme Giorgio Parisi, prix Nobel de physique 2021, et cette immersion dans une école de physique statistique réputée m’a ouverte à une communauté internationale où l’italien est presque une langue de travail. 
Mon post-doctorat à Cambridge m’a offert un cadre de vie et scientifique exceptionnel : devenir Fellow du Sidney Sussex College, y habiter, échanger quotidiennement avec des chercheurs de tous horizons, dont des prix Nobel, à la High Table, et voir au-delà de ma discipline. J’étais heureuse de retrouver une dynamique similaire à travers les séminaires du directeur à l’ENS-PSL, qui permettent de renforcer notre émulation collective. Le post-doctorat m’a aussi appris la résilience dans le contexte difficile du Covid, et renforcé mon attachement à la France, où j’ai choisi de m’installer après cette parenthèse britannique, riche tant professionnellement qu’humainement.

«  Ce rôle d'ambassadrice est une fierté, mais aussi une responsabilité : celle de contribuer à normaliser la présence des femmes en science, jusqu’à ce que ces initiatives ne soient plus nécessaires. »

Vous figurez parmi les ambassadrices de l’exposition La Science taille XX elles 2025 du CNRS. En quoi des initiatives comme celle-ci, ou comme la Journée internationale des femmes et des filles de science, peuvent-elles contribuer à faire évoluer la place des femmes dans les sciences ?
Camille Scalliet : De telles initiatives sont essentielles, car elles rendent visibles des modèles de femmes scientifiques qui ont une longue histoire d’invisibilisation. En mettant en lumière des parcours variés et concrets, elles brisent les stéréotypes tenaces sur « à quoi ressemble un.e scientifique » et montrent aux jeunes filles qu’elles ont toute leur place dans ces métiers. Ces événements créent aussi des réseaux de solidarité et d’entraide entre chercheuses, ce qui est crucial dans un milieu où l’isolement peut freiner les carrières.  
Enfin, ces initiatives rappellent à la société — et aux institutions — que l’égalité en science ne dépend pas seulement du mérite individuel, mais aussi de notre capacité à faire évoluer les structures qui la freinent. Ce rôle d'ambassadrice est une fierté, mais aussi une responsabilité : celle de contribuer à normaliser la présence des femmes en science, jusqu’à ce que ces initiatives ne soient plus nécessaires.

Plus largement, estimez-vous que la présence des femmes en physique, et plus particulièrement dans les domaines théoriques, a évolué ces dernières années ?
Camille Scalliet : Oui, la présence des femmes en physique théorique a progressé ces dernières années, du moins dans mon environnement immédiat. Si les statistiques nationales semblent stagner, c’est peut-être parce qu’elles intègrent des décennies de déséquilibre — alors qu’aujourd’hui, les recrutements récents au CNRS ou à l’ENS-PSL sont plus paritaires que par le passé. Dans mon laboratoire, par exemple, les jeunes chercheuses et chercheurs recrutés ces cinq dernières années sont à égalité femmes-hommes, et l’ambiance en témoigne : une dynamique conviviale, où la diversité est une richesse, pas une contrainte.

Quelles initiatives vous semblent les plus utiles pour continuer à progresser sur cette question ?
Camille Scalliet : Pour amplifier cette tendance, les leviers sont nombreux et doivent agir à tous les niveaux, comme le souligne le rapport du Sénat XX=XY. Il faut d’abord lutter contre l’autosatisfaction : trop de scientifiques, souvent masculins, croient maîtriser le sujet sans avoir étudié rigoureusement les données statistiques, à l’encontre de la méthode scientifique. Les actions concrètes sont donc cruciales : le Programme Femmes et Filles de sciences de l'ENS-PSL, des expositions comme La Science taille XX Elles, les Journées Femmes et Sciences, des bourses ciblées, mais aussi des formations obligatoires sur les biais de genre et les violences sexistes et sexuelles. L’objectif est de créer un écosystème où chaque talent, quels que soient son genre ou ses origines, ait ses chances et puisse s’épanouir pleinement.

Vous enseignez un nouveau cours depuis janvier 2026. Que représente pour vous la transmission des savoirs ? Quel message ou quelles valeurs espérez-vous transmettre aux étudiantes et étudiants que vous formez ?
Camille Scalliet : Enseigner pour la première fois ce cours en Master 2 est une opportunité que j’accueille avec enthousiasme, car la transmission est pour moi bien plus qu’un partage de connaissances : c’est une invitation à cultiver la curiosité et l’esprit critique. Je souhaite communiquer aux étudiantes et étudiants ma passion pour la physique statistique des systèmes complexes — des écosystèmes aux marchés financiers —, mais surtout leur montrer comment cette discipline éclaire des enjeux sociétaux majeurs. L’objectif est qu’ils et elles deviennent des scientifiques engagés, capables d’analyser le monde avec rigueur et nuance, dans un contexte où la science est trop souvent remise en question. En tant que jeune femme, j’espère que ma présence contribuera à briser l’image d’un professorat inaccessible. Après tout, dans dix ans, l’un ou l’une d’entre eux pourraient se retrouver à ma place… et c’est précisément ce que je leur souhaite s’ils ou elles en rêvent !

Enfin, quel conseil aimeriez‑vous donner à une jeune fille ou une jeune étudiante qui hésite encore à se lancer dans une carrière scientifique ?
Camille Scalliet : Je commencerais par lui dire que ses doutes ne sont pas un signe de faiblesse, mais souvent le reflet d’un environnement qui a trop longtemps laissé les femmes scientifiques de côté. Si la curiosité et le plaisir d’apprendre l’animent et allument une étincelle au fond d’elle-même, qu’elle écoute cette passion : c’est elle qui la guidera à travers les défis, quels qu’ils soient. Une carrière scientifique, c’est une aventure de longue haleine — alors autant la vivre en faisant ce qui nous rend vivantes. Je lui conseillerais de foncer, et de se rappeler que les défis auxquels le monde fait face ont besoin de son regard, de ses questions, de son talent, et de sa persévérance !