La Nuit des données à l’ENS : dans les coulisses d'une révolution scientifique

Pourquoi les données sont devenues un enjeu majeur pour la recherche… et pour nos sociétés

Créé le
22 septembre 2026
Mesurer, observer, comparer, modéliser… Les données sont depuis longtemps au cœur de la démarche scientifique. Mais elles n’avaient jamais encore occupé une place aussi déterminante dans la production des connaissances. 
À l'occasion de la Nuit des données, nouvelle édition de la Nuit de l’ENS organisée le 25 septembre 2026 à l'ENS-PSL, Hélène Morlon, écologue et biologiste de l'évolution et le sociologue Emmanuel Didier, co-programmateurs scientifiques de l'événement, expliquent comment les sciences des données redessinent aujourd’hui les frontières de la recherche et nourrissent les grands débats de société.
Emmanuel Didier et Hélène Morlon
Emmanuel Didier et Hélène Morlon, co-programmateurs scientifiques de la Nuit des données à l'ENS

Les données occupent aujourd’hui une place centrale dans des disciplines aussi diverses que la physique, la biologie, l’histoire, l’économie ou encore la linguistique. Comment expliquez-vous cette place croissante des données dans la recherche contemporaine ? 
Emmanuel Didier : Toutes les sciences empiriques ont toujours utilisé des données pour bâtir leurs enquêtes. La donnée est un petit élément de réel qu’il faut expliquer ou qui sert à expliquer. Mais gardons en tête que les données ne sont jamais « données », elles sont construites de façon singulière par chaque discipline. Or le développement de l’informatique permet de construire et surtout de faire circuler beaucoup plus aisément ces « données », qu’on devrait appeler « construites ».   

« Il y a de plus en plus de situations où les connaissances sont limitées non pas par les données, mais par notre capacité à extraire du savoir de ces données. » – Hélène Morlon
 

On parle souvent d’une « révolution des données ». Selon vous, qu’est-ce qui distingue la période actuelle de ce que les chercheurs ont connu auparavant ? 
Hélène Morlon : On connaît actuellement une période où gérer et analyser la quantité de données disponible est un challenge en lui-même. Cela ne veut pas dire qu’il ne nous manque pas encore des données critiques, mais il y a aussi de plus en plus de situations où les connaissances sont limitées non pas par les données, mais par notre capacité à extraire du savoir de ces données. Un exemple concret : j’ai participé pendant mon post-doctorat à l’une des campagnes les plus ambitieuses de caractérisation des communautés microbiennes du sol à l’échelle mondiale à partir d’extraction d’ADN, où l’on obtenait, au mieux, une centaine de séquences d’ADN courtes par échantillon ; dans les campagnes actuelles, on peut en séquencer des centaines de millions par échantillon selon l’objectif recherché… Six ordres de grandeur de différence dans le volume de données à interpréter !

Derrière les données se cachent souvent des observations, des mesures, des archives ou des traces du réel. Quel rôle jouent-elles dans la manière dont les chercheurs produisent des connaissances et construisent leurs démonstrations ? 
Emmanuel Didier : En effet, la donnée est un objet très polymorphe, qui peut être produite et utilisée de bien des façons. Un instrument d’observation du cosmos est très différent d’un outil de conservation comme des archives, qui lui-même n’a rien à voir avec l’administration d’un recensement. Ce sera un des intérêts de la Nuit des Données de montrer cette variété de production et d’usage des données. 

La Nuit des données aura lieu le 25 septembre prochain à l’ENS-PSL. Que pourra y découvrir le public ? Quels grands thèmes ou questionnements traversent la programmation ? 
Hélène Morlon : Il y a eu une très grande mobilisation de tous les départements de l'École normale autour de cette thématique, sans volonté d’imposer des thèmes ou questionnements particuliers. Le public peut donc s’attendre à une Nuit mettant à l’honneur les sciences et les lettres avec une grande richesse de conférences, ateliers et expositions : exemples de collectes particulièrement audacieuses de données, transformation de leur analyse par le biais des outils de l’IA, enjeux sociétaux et environnementaux associés... Et tout ceci dans une ambiance festive, laissant une large place aux échanges avec le public.

Aujourd’hui, les données et l’intelligence artificielle occupent une place croissante dans nos vies quotidiennes. Quels sont, selon vous, les grands enjeux scientifiques, sociétaux ou démocratiques liés à ces transformations ? 
Emmanuel Didier : En effet, l’intelligence artificielle se développe à une vitesse impressionnante. Un exemple de cet enthousiasme est qu'au moment où je réponds à vos questions, la Corée du Sud vient d’annoncer un investissement de plus de 1000 milliards d’euros dans ce domaine. C’est très impressionnant. L’intelligence artificielle est en train de transformer notre façon de travailler, d’être soigné, de nous divertir, d’apprendre. Ces bouleversements sont profonds et sont l’objet d’autant d’attirance que de craintes. Face à cette perplexité collective – faut-il se réjouir ou s’alarmer – on remarque une très forte demande d’éthique afin que l’innovation soit alignée à nos valeurs. La France est d’ailleurs la seule nation – disons la première, car nous ne manquerons pas d’être imités – à avoir créé un Comité consultatif d’éthique du numérique et de l’intelligence artificielle, qui s’efforce d’émettre des avis éthiques sur la situation. 

Y a-t-il une idée reçue sur les sciences des données ou l’IA que vous aimeriez particulièrement déconstruire à l’occasion de cet événement ? 
Hélène Morlon : Il y en a plusieurs ! Pour commencer, que l'intelligence artificielle est récente : elle a certes explosé ces dernières années, transformant nos façons de vivre et de travailler, mais nous replacerons cette explosion dans un contexte historique plus long. Que l’intelligence artificielle est forcément compliquée : il y aura des conférences expliquant les principes majeurs de l’IA de manière simple, accessible même pour les enfants. Que l’intelligence artificielle est une « boîte noire » dangereuse à rejeter en bloc ou, a contrario, un outil sans faille qui va tout remplacer : les forces comme les limites de l’IA seront toutes deux représentées pendant la Nuit, les portes qu’elle ouvre tant les problèmes qu’elle soulève. 

« Toute la vie humaine, et pas seulement son savoir, est en train d’être modifiée par les données.  » – Emmanuel Didier

Cet événement aura lieu dans un format volontairement festif et ouvert. Pourquoi est-il important, selon vous, de sortir les sciences des données des seuls laboratoires ou espaces académiques ? 
Emmanuel Didier : Mais les données sont déjà sorties des laboratoires ! Nous en avons parlé plus tôt : toute la vie humaine, et pas seulement son savoir, est en train d’être modifiée par cette technologie. Il est important que tout un chacun s’empare de clés de compréhension pour en évaluer les effets. La Nuit des Données entend proposer de tels outils, en montrant par de nombreux médias comment prendre du recul. En plus des conférences et des démonstrations participatives, Il y aura du théâtre, de l’art contemporain, de la musique, des jeux. Et ceci sera pensé pour intéresser les jeunes de 7 à 77 ans, comme disait le journal Tintin – qui utilisait déjà les nombres de façon amusante.

Les données permettent aujourd'hui d'explorer des questions autrefois inaccessibles. Quels nouveaux horizons de recherche ouvrent-elles selon vous pour les années à venir ? 
Hélène Morlon : L’explosion de la masse de données disponible ouvre de nouveaux horizons de recherche dans tous les domaines, et on le verra bien pendant la Nuit : médecine, climat, environnement, biodiversité, astronomie, pour n’en citer que quelques-uns… Un leitmotiv est peut-être le croisement de données issues de sources diverses afin d’obtenir une meilleure compréhension d’un système dans son ensemble, qu’il soit biologique, physique, social, ou qu’il combine plusieurs de ces dimensions. Mais tout ceci dépend justement des avancées de la recherche en sciences des données, afin d’exploiter et d’interpréter ces informations de manière fiable.

À l'heure où les données servent notamment à entraîner les intelligences artificielles, faut-il selon vous réfléchir à une véritable politique de la donnée ? Quels sont les principaux enjeux derrière cette question ? 
Emmanuel Didier : Dans la mesure où les données impactent la vie humaine, c’est la moindre des choses que l’on construise une politique de la donnée. Comme mentionné précédemment, une première étape a été franchie en France en donnant naissance au Comité consultatif national d’éthique du numérique en 2024. Mais celui-ci est consultatif, c’est-à-dire qu’il peut inspirer une politique, mais pas la mettre en œuvre. Ceci revient aux ministères. La seule chose à craindre est que comme l’IA touche tous les domaines, il y ait des conflits de compétence entre ministères qui ralentiraient inutilement l’action publique. Au-delà du niveau national, l’Europe est très active et cherche en particulier à défendre sa souveraineté en matière de développement des outils et des infrastructures numériques. Ceci est particulièrement visible dans le cas de la santé : un espace européen des données de santé est en train d’être construit.

Et si vous deviez donner une seule raison au public de venir à cette Nuit des données, quelle serait-elle ? 
Hélène Morlon : Qui aujourd’hui ne se pose pas une tonne de questions par rapport aux bouleversements profonds provoqués par l’IA ? La Nuit est une occasion unique de venir en discuter avec des spécialistes passionnés d’horizons variés, et qui plus est dans un climat festif. 
 

À propos d’Emmanuel Didier
Emmanuel Didier est sociologue, directeur de recherche au CNRS et professeur attaché à l’École normale supérieure et directeur de l’Institut Santé Numérique en Société (CNRS / ENS-PSL). Ancien élève de l’École nationale de la statistique et de l'administration économique (ENSAE), il est ingénieur-statisticien de formation. « Je me suis ensuite tourné vers la sociologie pour étudier… les statisticiens ! », indique-t-il. Son premier livre, America by the numbers: quantification, democracy, and the birth of national statistics, traduit en Anglais en 2020, porte sur l’importance centrale qu’ont eu les enquêtes par sondage dans le développement du New Deal aux États-Unis pendant les années 1930. Aujourd’hui, Emmanuel Didier travaille sur les transformations de la santé opérées par le numérique et l’IA.  

À propos d’Hélène Morlon
Écologue et biologiste de l’évolution, Hélène Morlon est directrice de recherche au CNRS et cheffe d’équipe à l’Institut de biologie de l’École normale supérieure - PSL (IBENS). Mathématicienne de formation, elle développe des modèles de la biodiversité, et des approches statistiques pour comparer ces modèles à de larges bases de données, qui vont des mammifères et oiseaux terrestres au plancton océanique ! « Les approches en IA nous permettent de considérer des modèles plus complexes qu’avant, et de les rendre applicables à des jeux de données plus grands. », explique la scientifique.