Lancement d’un Centre interdisciplinaire d’études européennes à l’ENS

Penser au-delà des paradigmes nationaux et considérer l’espace européen comme une histoire connectée

Créé le
10 mai 2022
par
Quentin Fuseau
Trois questions à Stéphane Van Damme, historien des sciences et des savoirs, chercheur à l’ENS-PSL et à Blaise Wilfert, maître de conférences à l’ENS-PSL, concepteurs et animateurs du Centre.
Europe

La question de l’Europe en crise est un serpent de mer des approches européennes. À l’heure du post-Brexit et de la guerre en Ukraine, cette manière de voir vous semble-t-elle pertinente ? Est-ce cela qui a motivé la création du Centre interdisciplinaire d’études européennes ?


Blaise Wilfert : Il ne s'agit pas pour nous de dire que nous allons, comme historiens ou comme savants, apporter un supplément d'âme à la construction européenne. Notre perspective n'est pas de répondre à cette critique très classique et fausse, qui est d'affirmer que l'Europe ne peut pas se faire parce que, contrairement aux nations, elle ne correspondrait pas à une identité culturelle. Cela reviendrait à énoncer que seule une identité culturelle homogène entraînerait une construction européenne réussie.

Ce discours est motivé par le poncif selon lequel les États nationaux seraient plus authentiques que l’Europe parce qu’anciens, historiques et ancrés dans la culture. En tant qu’historiens, nous sommes opposés à cette antienne voulant que les États nationaux seraient fondés sur une identité culturelle spécifique. L’histoire transnationale globale a démontré que ce qu'on appelle « culture nationale » est une construction récente, qui résulte de projets politiques spécifiques, et la carte des États-nations dans le monde n'a en réalité que peu à voir avec celle des cultures. L'intégration qui se produit dans le contexte européen est plus ancienne et mondiale que les « cultures nationales ». C’est ce qu’on appelle l’Europe des réseaux, présente par plusieurs aspects depuis très longtemps sur notre continent : la circulation des religieux, les réseaux marchands, les réseaux aristocratiques, etc. Les régions européennes ont toujours été dans un mouvement d’échanges et d’interconnexions fortes.

Stéphane Van Damme : Ce qui nous intéresse est de donner aussi sa chance à une approche plus matérielle de l’Europe. La figure spirituelle de ce continent est, à mon sens, aujourd’hui moins du côté de l'identitaire que du côté normatif. L'Europe est l'espace qui prétend donner à l'humanité, à l'universel, le sens des bonnes pratiques et des bonnes normes. On le voit dans plein de domaines : les sciences, le droit du travail, l'environnement, etc. L’Europe, veut assumer cette forme d’exemplarité normative, voire éthique (on peut penser aussi à l’intégrité scientifique). Au-delà, c’est la dimension réflexive qui est proposée, pas une position en surplomb.

Blaise Wilfert : En complément de ce que vient de dire Stéphane, il y a une anecdote qui nous a particulièrement frappés. Nous étions un petit mois après le début de la guerre en Ukraine, le 16 mars. À 11 h 15, le réseau électrique ukrainien a été raccroché au réseau électrique de l'Union européenne, ce qui visait à protéger le réseau ukrainien de la panne géante, à la suite de son décrochage du réseau russe. Ce raccordement s'est fait dans l'urgence, pour permettre à l’État ukrainien de survivre en temps de guerre, et aux Ukrainiens de s'éclairer et de se chauffer, pour certains au moins.  

Une manière absolument essentielle, vitale même, pour l'Union européenne d'aider l'Ukraine en guerre a donc été de connecter le réseau électrique ukrainien au réseau européen. Il a fallu que des ingénieurs et des électriciens travaillent sur la bonne façon de procéder. Parce que tout d'un coup, si on ajoute un gigantesque réseau comme celui de l'Ukraine au réseau Européen qui est déjà énorme, il faut être vraiment sûr que ça marche ; mais c'est aussi une intégration très forte, parce qu'un gigantesque réseau technique de ce genre demande un fort investissement. Cet exemple est une démonstration magistrale d'une des dimensions essentielles de l'intégration européenne qui tient dans l'articulation efficace de réseaux, et ce, depuis des siècles.

Stéphane Van Damme : C’est toute la question : qu’est-ce qui fait tenir l’Europe ensemble, malgré les crises ? À notre sens, c’est en partie par la mise en place de réseaux qu’on a tenu cet ensemble.

« La campagne électorale qui vient de s'achever a montré que la question européenne est aujourd’hui centrale. » Stéphane Van Damme

Quelle a été l’origine de la création du Centre ?

Stéphane Van Damme : L’an dernier, la direction de l’ENS, nous a confié la charge d'organiser une mineure d'études européennes au sein de l'École. Il s’agissait d'identifier pour les étudiants un parcours qui serait validé à l'issue de trois ans de scolarité (voir encadré). En travaillant sur le sujet, est née la volonté d’aller plus loin : créer un Centre qui respecte les caractéristiques propres de l’ENS-PSL et qui fédère et rend visible les différentes initiatives autour de l’Europe au sein de l’Ecole. Nous n’avons pas, en notre sein, de spécialistes de l'Europe au sens strict, mais nous avons tout un ensemble de matières et de sujets abordant largement diverses dimensions européennes.

J’ajouterais aussi que c’est un bon moment pour lancer ce Centre. L’ENS a une compétence et une légitimité pour penser l’Europe, non pas autour d’un paradigme national, mais autour de données concrètes, comme la question des circulations, à partir de la notion de transferts culturels telle qu'elle a été développée depuis les années 1980 autour du laboratoire Pays germaniques. Il y a, à l’ENS, une tradition pour penser au-delà des paradigmes nationaux, pour considérer l’espace européen comme une histoire connectée. Ce Centre concrétise quelque chose de préexistant au sein de l’École.

Justement, comment l’ENS peut-elle contribuer au paysage des études européennes ?

Stéphane Van Damme : Dans un premier temps, nous souhaitons offrir une alternative en termes de contenus. Généralement, le périmètre des études européennes reste très limité à quelques disciplines : la science politique, l'économie, le droit et l'histoire de l'intégration institutionnelle européenne. Et, elle n’est orientée que vers un seul objet : analyser l'Union européenne, son passé, ses politiques, ses futurs.
De fait, l’ENS peut avoir un positionnement original et apporter une réflexion beaucoup moins technocratique ; quelque chose de plus fondamental, nourri par les sciences sociales, mais aussi par la philosophie, la littérature, les arts et notamment les sciences, centrales dans le contexte de la crise environnementale. Cela s’accompagne bien entendu d’une interdisciplinarité élargie entre humanités, sciences sociales et disciplines scientifiques qui est une marque de fabrique de la formation et de la réflexion normaliennes. Il y a donc à l’École la possibilité de repenser une interdisciplinarité large plutôt que d’importer simplement le modèle des études européennes classiques.

Aujourd’hui, nous sommes dans une situation où on ne peut plus penser simplement l’Europe dans l’Europe. La globalisation avait eu tendance à dissoudre la question européenne. On se rend bien compte aussi que cet horizon qui avait l'air stable et rassurant, a été à la fois contesté par le Brexit et menacé par la guerre à ses frontières. Il faut repenser les échelles de l’Europe dans cet ensemble.