« Le métier d’éditeur, comme celui de chercheur, est passionnant en ce qu’il est fait de projets »

Rencontre avec Lucie Marignac, directrice des éditions Rue d’Ulm

Passionnée par les langues et la traduction depuis toujours, Lucie Marignac dirige les éditions Rue d’Ulm depuis 1998. Elle évoque dans cet entretien son rapport aux mots mais aussi à son métier et ses bouleversements.
Lucie Marignac
Lucie Marignac © DR

Vous avez commencé par être universitaire, qu'est-ce qui vous a fait basculer dans l'édition ?

Ancienne élève de l’École normale supérieure en lettres classiques, je me suis toujours intéressée aux langues et à la traduction. Après l’agrégation, et différents séjours de recherche et d’enseignement à l’étranger, principalement aux États-Unis et en Italie, il m’est devenu évident que je préférais traduire, éditer, (r)écrire plutôt qu’enseigner, même si je garde un bon souvenir de mes expériences d’enseignement aux universités de Nice ou de Wurtzbourg, par exemple, et d’interventions dans tel ou tel séminaire ou colloque.

Parallèlement à une thèse de littérature comparée, j’ai commencé tôt, dès la fin de ma scolarité normalienne, à travailler pour des éditeurs privés (Le Promeneur/Gallimard, Odile Jacob, Macula) et à publier moi-même des traductions et des éditions de textes. Et j’ai compris que je voulais en faire mon métier.

 

Quels sont les aspects de votre métier qui vous plaisent ?

J’ai une chance immense, car j’aime la quasi-totalité des aspects de mon métier. Et aussi le fait qu’il en ait beaucoup. Fondamentalement, c’est l’ensemble de la chaîne du livre, et d’un livre, qui m’intéresse, depuis les premiers échanges autour d’un projet, la première idée ou image, jusqu’à la réaction d’un lecteur, le commentaire d’un journaliste ou les résultats d’une vente – qui constituent aussi une réaction.

D’une extrémité à l’autre de la vie d’un livre, toutes les étapes sont passionnantes, comme dans la vie d’un être humain – sauf que, cas de pilonnage exceptés, le livre commence une nouvelle vie entre les mains et dans l’esprit de celui qui le tient.

L’étape qui consiste à (re)lire un manuscrit, à envisager d’éventuelles améliorations à proposer à l’auteur / aux auteurs et à imaginer le volume fait (format, couverture, typographie, collection, illustrations…) est la plus gratifiante. On touche alors au plus près la réalité du livre qui, c’est une banalité que de le rappeler, est une œuvre de la pensée mais aussi un objet, indissociablement.

Jeune, j’ai beaucoup pratiqué la reliure au collège et au lycée, et, cause ou effet, j’en ai conservé un goût réel pour la matérialité du livre. À ce titre, et en tant qu’éditrice, les livres nativement et uniquement numériques m’apportent moins de satisfaction, mais c’est seulement une question de génération, naturellement.

Pour toutes ces raisons, l’élaboration d’une collection avec un(e) collègue, d’un ouvrage illustré un peu complexe ou d’un projet au fil d’échanges avec tel ou tel diffuseur en librairie ou libraire, par exemple, sont des moments plus intenses que d’autres. Et ils ont été très nombreux. Je peux évoquer ici la réflexion menée à partir de 2013 avec Florence Weber autour de sa collection « Sciences sociales », depuis la définition du champ épistémologique qu’elle voulait couvrir jusqu’à la maquette finale. Ou le travail collectif requis en 2014 par la préparation du livre de et sur Kostas Axelos, pour marquer le legs de ses archives à la Bibliothèque de l’École. Ou enfin les nombreuses conversations avec Emmanuel Laugier, représentant aux Belles Lettres et écrivain, sur la littérature américaine, la poésie, l’Italie du Nord…, qui ont été à l’origine de belles découvertes et de plusieurs publications, dont celle de Nuto Revelli, grande figure de la résistance italienne, cet automne.

Le métier d’éditeur, comme celui de chercheur, est passionnant en ce qu’il est fait de projets, et l’École est un lieu privilégié pour l’exercer. Pour citer l’archicube Jean-Pierre Vincent, metteur en scène et directeur de théâtre : « Si l’on n’a pas un rêve d’avance, alors on ne fait que gérer. »

 

Les éditions Rue d'Ulm font la part belle aux auteurs étrangers. En tant qu'éditrice mais aussi traductrice, comment voyez-vous la relation entre auteur et traducteur ?

Nous traduisons peu de littérature contemporaine, ce que font très bien et activement un certain nombre d’éditeurs privés. Davantage les auteurs plus anciens (où le rapport auteur-traducteur ne peut donc plus être direct), et aussi les essais ou monographies de chercheurs étrangers.

À cet égard, je crois que les presses universitaires, qui doivent équilibrer leurs résultats mais n’ont pas vocation à dégager des profits autres qu’intellectuels, ont une mission à remplir. Certaines, du reste, telles les éditions de l’EHESS, l’ont bien compris. Car, entre l’achat des droits, les frais de traduction proprement dits et les tirages le plus souvent limités (1000-2500 exemplaires) des livres de sciences humaines difficiles, traduire coûte cher. Elles peuvent en outre avoir facilement accès à un vivier de traducteurs qui soient également compétents dans le domaine du livre traduit, et à même d’en saisir tous les enjeux et de dialoguer avec son auteur pour préciser, voire mettre à jour ou adapter au public français, tel ou tel aspect de l’ouvrage.

Quand Éric Vial traduit un historien italien, Camille Salgues ou Christian Jeanmougin un ouvrage d’anthropologie, il est clair qu’ils contribuent activement à rendre intelligible aux chercheurs et étudiants français le livre de l’un de leurs pairs pensé et écrit dans une autre langue.

 

Vous êtes aussi fondatrice et directrice de la collection « Versions françaises », qui propose des (re)traductions d’ouvrages depuis 2001. Pourquoi avoir créé cette collection ?

Traduire des auteurs antiques, anciens ou contemporains, est l’une des traditions les plus anciennes et les plus fructueuses de l’École littéraire. Très tôt, on y apprend à lire un texte de près, ce qui va de pair avec sa transposition d’une langue vers une autre et son commentaire : ces trois rapports au texte sont liés, quoique différents.

Or, si les presses de l’ENS avaient à leur catalogue, au début des années 2000, beaucoup de collectifs, d’études savantes et de revues, elles ne publiaient pas de traductions. La collection « Versions françaises », créée en dialogue avec des caïmans de plusieurs disciplines (philosophie, histoire, langues et littérature), a d’abord voulu donner aux jeunes chercheurs formés rue d’Ulm l’occasion de (re)traduire et commenter, parallèlement à leur travail de thèse, un texte inédit ou indisponible qui leur semblait important du fait même de leur maîtrise de son objet ou de son horizon linguistique et culturel. Le projet s’est ensuite élargi, et il y a aujourd’hui au catalogue une cinquantaine de titres dont la cohérence, c’est du moins ce que j’espère, peut s’affirmer rétrospectivement.

Diriger cette collection veut dire aussi s’impliquer particulièrement dans les titres d’horizons variés, mais répondant à une même exigence, qu’elle accueille. Sauf rare exception (E. De Amicis ou G. Folena), je n’y traduis pas moi-même. Mais j’échange beaucoup avec ses traducteurs sur leur travail et le relis de près, annotation et postface incluses. Ce qui reste malgré tout possible même pour les langues que je ne maîtrise pas, du chinois au bulgare en passant par le néerlandais ou le japonais...

L’élaboration des volumes de textes de Lu Xun avec Sebastian Veg ou de Thoreau, Margaret Fuller ou Jefferson avec François Specq a ainsi été pour moi spécialement instructive, compte tenu de la difficulté de certains de ces textes et de la rigueur de leurs traducteurs.

 

Avec l’arrivée du numérique, quels ont été selon vous les principaux grands changements du monde l'édition en général et celui des presses universitaires ?

L’avènement du numérique a évidemment été le changement majeur survenu dans le secteur, impactant aussi bien la création que l’édition en tant que telle, l’impression, la communication, la diffusion ou l’archivage… Les auteurs eux-mêmes ne travaillent plus de la même façon, en particulier dans le domaine académique : c’est un truisme que de rappeler qu’Internet a modifié aussi en profondeur nos habitudes de recherche, de pensée, d’écriture.

À cet égard les presses universitaires ont été aux premières loges de la « révolution numérique ». On pouvait dire dans les années 2000 Numérise ou péris, pour parodier l’injonction universitaire (mais sans le déplorer particulièrement dans notre cas). Du reste, les presses de l’ENS ont été parmi les premières à convertir en ligne, avec l’aide du Centre national du livre (CNL), l’ensemble de leur fonds, et à systématiquement proposer des formats mixtes (papier et pdf/epub) depuis.

De manière corollaire, et à l’instar d’autres domaines (ceux de la conservation et de la bibliothéconomie, pour ne citer que ceux-là), il me semble que l’édition s’est professionnalisée ces dernières décennies au sens où elle est devenue un métier à part entière, avec sa spécificité et sa technicité. Et s’est donc sectorisée. On ne peut plus guère apprendre le métier « sur le tas », comme ma génération a encore pu le faire, ni passer indifféremment de l’éditorial au marketing ou de la gestion de droits aux relations libraires.

Aujourd’hui, quand un élève de l’École veut « travailler dans l’édition », ce qui demeure fréquent chez les littéraires, je ne peux que lui conseiller de suivre une formation professionnalisante avancée et de choisir rapidement un secteur spécifique d’activité, et non d’aller d’un éditeur à l’autre voir « comment cela se passe »… ou en tout cas pas seulement. L’Asfored, les masters Métiers du livre et de l’édition sont un bon début.

 

Pendant la période de confinement, vous avez généreusement mis à disposition en téléchargement libre des ouvrages des éditions Rue d'Ulm. Quelle est la symbolique de cette initiative ?

La question du numérique gratuit est sensible. Autant il me semble logique que les universitaires rémunérés pour faire de la recherche mettent les travaux issus de cette même recherche à la disposition de la communauté, sur leurs pages professionnelles ou sur une plateforme dédiée telle que HAL, ArXiv, SSOAR…, autant je ne vois pas du tout pourquoi un livre édité par des professionnels serait librement accessible, quand les produits de qualité dans d’autres domaines ne le sont pas. Tout savoir-faire se paye, et si ce n’est pas l’usager qui le fait, il faut bien que ce soit quelqu’un.

Cela dit, un livre papier se prête volontiers, et ce d’autant plus volontiers qu’on le trouve bon et que l’on veut faire partager largement cette satisfaction. Diffuser en téléchargement libre des livres choisis à cet effet pendant une période de fermeture des bibliothèques et des librairies comme de disponibilité accrue des lecteurs « confinés », a participé du même mouvement.

Ainsi nous nous sommes efforcés, avec l’appui efficace du pôle Communication de l’École, de mettre à disposition chaque semaine des ouvrages d’horizons variés, plus ou moins en prise sur l’actualité, susceptibles d’accompagner au mieux cette étrange période, mais aussi de donner l’envie d’aller plus loin dans notre catalogue.

 

Quels ouvrages du moment pouvez-vous conseiller à nos lecteurs ?

Le choix est difficile, même en s’en tenant à des livres récents et en variant les genres. À Ulm, sans hésiter un très beau livre de traducteur, le Shakespeare pornographe de Jean-Pierre Richard, lauréat du Grand Prix 2020 de la Traduction de la SGDL – essai qui va bien au-delà de Shakespeare ou du pornographique (déjà pourtant de vastes sujets en soi !). Ainsi que le splendide roman sudiste de Shelby Foote, L’Amour en saison sèche, digne des meilleurs Faulkner, dans l’édition de Paul Carmignani.

Chez l’éditeur Passés composés, il faut lire le Barbarossa de Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri (2019), qui étudie en profondeur le semestre le plus létal de la 2e Guerre mondiale. Et pour finir sur une note moins sombre, même si la fiction convoquée par Clare Mackintosh menace notre réalité de demain, je conseillerais volontiers I see you, un thriller aussi original que talentueux, traduit au Livre de poche (Je te vois, 2018).

 

Les éditions Rue d’Ulm

 

Créées en 1975, les Presses de l’École normale supérieure sont devenues éditions Rue d’Ulm en 1999 après avoir fusionné avec les Publications de l’ENSJF (Sèvres). Leur mission est de faire connaître les résultats des travaux de recherche conduits par les élèves, anciens élèves, enseignants, équipes associées et laboratoires de l’ENS, principalement en lettres et sciences humaines et sociales. Elles contribuent activement à son animation scientifique et à son rayonnement dans la communauté universitaire et auprès du grand public.

 

Le fonds des éditions Rue d’Ulm compte environ 500 titres disponibles aux formats papier et numérique. Il s’accroît d’une trentaine de nouveautés par an dans un large éventail de disciplines : anthropologie, archéologie, arts, bibliologie, droit, économie, géographie et environnement, histoire, linguistique, littérature, philosophie, sociologie.

 

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