« Repenser la question nucléaire en sortant du prisme européen pour intégrer les dynamiques des Suds. »
Fil d'Ariane
Entretien avec Jayita Sarkar, professeure invitée du CIENS de l'ENS-PSL
Quel est aujourd'hui le risque d’escalade entre l’Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires ? Pourquoi est-il important de repenser la question nucléaire en sortant du prisme européen pour intégrer les dynamiques des Suds ? Comment l'essor de l’âge nucléaire au XXe siècle s'est-il construit sur l'extraction de ressources dans les pays du Sud ?
Jayita Sarkar, Professeure d’histoire mondiale des inégalités à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Glasgow, est professeure invitée du CIENS (Centre interdisciplinaire sur les Enjeux Stratégiques) ENS-PSL ce semestre et dispense un cours intitulé : Mondes nucléaires extra-européens axé sur l’Inde et l’Asie du Sud. Le cours retrace la trajectoire nucléaire indienne dans ses diverses dimensions, nationales, internationales et transnationales : la question de la prolifération et le positionnement spécifique de l’Inde dans l’ordre nucléaire mondial.
Jayita Sarkar, vous êtes historienne, spécialiste des questions nucléaires en Inde et en Asie du Sud une région qui concentre aujourd'hui deux puissances nucléaires non-signataires du TNP. Quel regard portez-vous sur l'état de la relation indo-pakistanaise aujourd'hui, et comment évaluez-vous le risque d'escalade ?
Jayita Sarkar : Depuis dix ans, le gouvernement nationaliste hindou de Modi a profondément transformé la posture indienne, la rendant bien plus militariste dans sa rhétorique et ses actes. L'opération Sindoor en 2025 — série de frappes de missiles en profondeur sur le sol pakistanais, en réponse à une attaque terroriste contre des touristes et des civils indiens au Cachemire — est l'illustration la plus récente de ces frappes chirurgicales du gouvernement indien. C'est une rupture inédite depuis 1947, le Parti du Congrès ayant historiquement adopté une ligne bien plus modérée. À cela s'ajoute la menace persistante des acteurs non étatiques depuis les années 1980 : financés par la CIA pendant la guerre froide, les Pachtounes — un peuple réparti entre le Pakistan et l'Afghanistan — ont été instrumentalisés par Islamabad, engendrant des dynamiques qui se sont renforcées durant la guerre contre le terrorisme et qui restent actives aujourd'hui. Le Pakistan est certes dirigé par un gouvernement civil, mais la question des acteurs non étatiques demeure brûlante.
Il faut distinguer les réseaux de prolifération économique — comme celui du réseau d'AQ Khan, ce scientifique pakistanais qui a vendu clandestinement technologies et plans de fabrication d'armes atomiques à l'Iran, la Libye et la Corée du Nord — des milices islamistes telles que les Talibans pakistanais (TTP ou Tehrik-i-Taliban Pakistan). Mais les deux contribuent à créer des Frankensteins incontrôlables. C'est là le paradoxe sud-asiatique : l'escalade peut être déclenchée par des acteurs violents non étatiques, tandis que tous les mécanismes de désescalade sont conçus pour fonctionner entre États.
Le Cachemire a déjà été le théâtre de plusieurs crises militaires qui ont frôlé le point de rupture. Cette région disputée est-elle susceptible de déclencher un conflit nucléaire entre les deux pays ?
Jayita Sarkar : Le Cachemire, à majorité musulmane, dont le roi hindou avait choisi de rallier l'Inde au moment de la partition en 1947, cristallise une dispute qui n'a jamais cessé entre les deux pays. Cette zone est répartie entre le Pakistan, l'Inde et la Chine — trois puissances qui possèdent l'arme nucléaire. En ce sens, on peut dire que le Cachemire est le terrain de bataille nucléaire de l'Asie du Sud.
Le Pakistan maintient une doctrine de première frappe et déploie des armes tactiques mobiles sur camions, vulnérables aux groupes djihadistes. Pourtant, malgré des crises répétées, aucune escalade nucléaire n'a eu lieu. Le conflit de Kargil en 1999, dans la haute montagne du Cachemire, est resté conventionnel, malgré des pertes des deux côtés.
Après l'attaque d'Uri en 2016, l'Inde a mené ses premières frappes chirurgicales terrestres revendiquées sur la partie pakistanaise du Cachemire. En 2019, elle franchit un cap supplémentaire avec un raid aérien au-dessus du territoire pakistanais, suivi d'une bataille aérienne au cours de laquelle deux avions indiens sont abattus. En 2025, l'opération Sindoor constitue l'escalade militaire la plus grave depuis 1971, mais qui heureusement se conclut par un cessez-le-feu le 10 mai.
Les sommets sur la sécurité nucléaire pilotés par l'administration Obama permettaient à des représentants américains du Département d'État de visiter les sites pakistanais afin de vérifier que des groupes terroristes n'y avaient pas accès. Seulement, la dernière cartographie fiable des arsenaux pakistanais date de 2016. Depuis, c'est la boîte noire — et c'est bien sûr très préoccupant.
À chaque crise, le seuil est repoussé, mais certains garde-fous demeurent. Le conflit conventionnel se poursuit à l'ombre de la force nucléaire. L'Inde et le Pakistan ont signé un accord de non-agression nucléaire en 1988 et s'échangent chaque année la liste de leurs sites nucléaires depuis 1992. Qu'ils accordent une confiance absolue à ces listes est une autre histoire, mais c'est au moins un signe tangible de coopération — une sorte de hotline entre les deux pays pour éviter le désastre.
Les doctrines nucléaires indienne et pakistanaise présentent des différences profondes. Quels sont les points de friction les plus préoccupants entre ces deux postures ?
Jayita Sarkar : En 1998, l'Inde et le Pakistan officialisent leur statut de puissances nucléaires déclarées : l'Inde conduit cinq essais sous le nom d'opération Shakti, le Pakistan six sous le nom d'opération Chagai — sans pour autant signer le TNP. L'Inde applique une politique de non-recours en premier et une dissuasion minimale crédible, tandis que le Pakistan revendique le droit à la première frappe et une dissuasion à spectre complet, ciblant aussi bien les forces adverses que les populations civiles. Cette asymétrie engendre une dynamique déstabilisatrice : sachant que le Pakistan n'utilisera vraisemblablement pas l'arme nucléaire en premier, l'Inde se permet de pousser toujours plus loin, ce qui conduit à son tour le Pakistan à développer des armes tactiques mobiles pour compenser sa faiblesse conventionnelle. Or ces engins déployés sur des camions le long de la frontière constituent le point de friction le plus préoccupant : extrêmement vulnérables à la manipulation par des groupes non étatiques comme le TTP. Je vais être honnête — cela me tient éveillée la nuit. Ajoutons que si le Pakistan venait à perdre conventionnellement, il pourrait chercher à mobiliser la Chine, elle-même puissance nucléaire présente au Cachemire comme je l’ai dit précédemment.
J'ai illustré cette complexité lors d’un séminaire à l'ENS, où les étudiants ont participé à une simulation de crise impliquant les dyades Inde-Pakistan et Inde-Chine.
Vos travaux invitent à repenser la question nucléaire en sortant du prisme européen pour intégrer les dynamiques des Suds. En quoi ce décentrement du regard est-il nécessaire ?
Jayita Sarkar : Le décentrement du regard s'impose pour au moins deux raisons. D'abord, les leçons de la Guerre froide ne sont pas transposables en Asie du Sud : les États-Unis et l'URSS ne partageaient pas de frontière disputée sur laquelle ils se combattaient directement. Le seul précédent d'un conflit frontalier entre puissances nucléaires pendant la Guerre froide est l'affrontement sino-soviétique de 1969 — un accrochage bref et limité, sans commune mesure avec la situation sud-asiatique. Ensuite, la présence de groupes terroristes susceptibles d'accéder à des armes tactiques nucléaires introduit des variables déstabilisatrices que les modèles occidentaux ne permettent tout simplement pas d'appréhender.
Il y a par ailleurs un biais profond dans l'imaginaire occidental, théorisé notamment par l’anthropologue Hugh Gusterson : depuis le choc pétrolier des années 70, qui a enrichi les pays arabes, s'est cristallisée l'idée que les pays du tiers monde — et plus particulièrement les pays musulmans — ne devraient pas avoir accès à l'arme nucléaire. Quand l'Inde réalise son premier essai nucléaire en 1974, la réaction occidentale est révélatrice : comment un pays pauvre, qui devrait se préoccuper de famine, peut-il accéder à la bombe ? On oublie que ces programmes nucléaires sont portés par des élites connectées politiquement et économiquement — comme Homi Bhabha, un membre de la famille Tata en Inde. Décentraliser le regard, c'est précisément déconstruire ces présupposés.
Vos recherches actuelles portent sur ce que vous appelez l'atomic capitalism, l'idée que l'essor de l’âge nucléaire au XXe siècle s'est construit sur l'extraction de ressources dans les pays du Sud, notamment l’ancien Congo belge pour l'uranium des premières bombes américaine. Cette dimension coloniale est souvent absente du débat public sur le nucléaire. Pourquoi est-elle indispensable pour comprendre le nucléaire ?
Jayita Sarkar : Mon premier livre adoptait une approche verticale et stato-centrique — l'histoire du programme nucléaire indien à travers ses scientifiques, ses infrastructures, ses partenariats étatiques. Mais j'ai voulu me rapprocher des matériaux et des populations, revenir à quelque chose de plus horizontal. Il s'agit aussi de dé-exceptionnaliser le nucléaire : l'histoire dominante veut que l'ère nucléaire surgisse avec la découverte de la fission en décembre 1938 et le projet Manhattan, projet américain de fabrication de la bombe atomique pendant la Seconde Guerre mondiale.
Si l'on recentre le récit sur les matières premières — le radium, l'uranium — on doit en réalité reculer le début de l'ère nucléaire aux découvertes de Röngten, Becquerel, Pierre et Marie Curie ainsi que à la conférence de Berlin de 1884-85. Rien n'aurait été possible sans ce réseau scientifique et industriel. L'uranium des premières bombes américaines provenait des mines congolaises de Shinkolobwe, exploitées par l'Union Minière du Haut-Katanga.
L'ordre nucléaire mondial est autant l'œuvre des États que des corporations : l'UMHK, devenue aujourd'hui Umicore, en est l'illustration. Intégrer cette dimension coloniale, c'est se décentrer par rapport au récit dominant, ne plus l’axer uniquement sur les Etats-Unis, et rendre le nucléaire palpable dans toute sa globalité.
Vous avez été chercheuse post-doctorante au Belfer Center de Harvard, où Wendy Sherman — principale négociatrice américaine dans les discussions avec l'Iran — a contribué à plusieurs travaux. Quel regard portez-vous sur l'échec des négociations avec Téhéran, et quelle part de responsabilité attribuez-vous aux États-Unis dans cette impasse ?
Jayita Sarkar : Le JCPOA de 2015 représentait une avancée diplomatique importante : après des années d'inquiétudes de l'AIEA sur le programme nucléaire iranien depuis 2005, des mois de négociations à Lausanne avaient abouti à un accord inédit — l'Iran acceptant volontairement de ne pas dépasser seuil d'enrichissement de 3.67% pour la levée des sanctions. C'était un succès diplomatique.
En 2018, Trump s'en retire unilatéralement, au grand dam des négociateurs européens qui avaient eux-mêmes dû convaincre leurs propres entreprises de respecter l'accord. C'est l'Europe qui a maintenu le JCPOA en vie après ce retrait.
Aujourd'hui, alors que les États-Unis et Israël mènent une guerre contre l’Iran, c'est le même président américain qui avait torpillé l'accord qui cherche à en négocier un nouveau. Il y a quelque chose d'absurde dans cette situation. La grille de lecture dominante tend à occulter la part de responsabilité américaine dans cette impasse.
L'AIEA demeure la pierre angulaire du système de non-prolifération, mais elle opère dans un climat de défiance. Comment repenser la légitimité de ces instances multilatérales ?
Jayita Sarkar : L'ordre nucléaire mondial tel que nous le connaissons a été largement façonné par les États-Unis — le TNP, l'AIEA. Or nous entrons dans une période où ce leadership s'effrite dangereusement. Nous ne pouvons plus compter sur lui. Les divisions au sein des P5 — qui sont aussi les N5, les cinq puissances nucléaires officielles — fragilisent l'ensemble de l'édifice institutionnel.
Des signaux préoccupants sont apparus : évocations de reprises d'essais nucléaires par les États-Unis, mouvements d'arsenaux détectés du côté chinois, dératification russe en 2023 du TICE (le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires). Ces trois pays envoient des signaux de désengagement qui auraient semblé impensables il y a dix ans.
Dans ce contexte, le seul espoir réside – c’est ce que je dis à mes étudiants - dans la France et le Royaume-Uni — deux puissances nucléaires qui peuvent jouer un rôle là où Washington se désengage. Le Royaume-Uni commence d'ailleurs à se différencier de la politique américaine sur certains dossiers. Longtemps dans l'ombre des États-Unis sur ces questions, l’Europe pourrait devenir le garant du statu quo nucléaire. Ce n'est pas acquis, mais c'est aujourd'hui la perspective la moins pessimiste.
A propos de Jayita Sarkar Professeure d’histoire mondiale des inégalités à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Glasgow, ses domaines de recherche et d’enseignement sont l’histoire mondiale et transnationale du capitalisme, des infrastructures et de la territorialité. Elle est l’auteure du livre primé Ploughshares and Swords. India’s Nuclear Program in the Global Cold War (Cornell University Press, 2022). |
Propos recueillis par Stéphanie Braquehais du CIENS (Centre interdisciplinaire sur les Enjeux Stratégiques) ENS-PSL.