Retrouver Hélène Legotien (1910-1980)
Le travail de recherche de Lucie Rondeau du Noyer, normalienne et historienne
Normalienne et historienne, Lucie Rondeau du Noyer (B/L, 2014) conduit en parallèle de sa thèse des recherches sur l’œuvre sociologique d’Hélène Legotien, militante, intellectuelle et victime d’un meurtre perpétré par son mari Louis Althusser à l’ENS le 16 novembre 1980. Éclairage sur cette figure méconnue et ses liens avec l’école de la rue d’Ulm.
Reconstituer le parcours d’Hélène Legotien
Lucie Rondeau du Noyer est historienne. Entrée à l’ENS via le concours B/L en 2014, elle en sort diplômée en histoire en 2019 puis devient professeure dans le secondaire.
Comme beaucoup de normaliennes et normaliens, elle connaît avant même le début de sa scolarité rue d’Ulm l’histoire du meurtre d’Hélène Legotien, qui « dans les années 2010 était souvent connue comme « la femme de Louis Althusser » plutôt que par son nom propre ». Si à l’époque les travaux adoptant un point de vue féministe sur ce qui a été trop longtemps qualifié de simple « fait divers » ou de « crime passionnel » sont déjà légion, rares sont en revanche les certitudes établies à propos de la vie d’Hélène Legotien. Désireuse de reconstituer le parcours de cette femme sans faire seulement référence à sa mort violente, l’historienne commence « par intérêt personnel » des recherches en 2019, alors en dernière année au département d’histoire. Elle retient de l’ENS une « école qui forme à la recherche universitaire, ce qui permet de faire des choses à l’université mais aussi en-dehors ».
En parallèle de son poste de professeure, Lucie Rondeau du Noyer reprend en 2022 ses recherches historiques et bibliographiques sur Hélène Legotien. L’idée ? Réaliser un travail de valorisation de la pensée sociologique de la pensée d’Hélène Legotien. En lisant L’Avenir dure longtemps de Louis Althusser, elle a en effet été « frappée par le fait que le compagnon de Legotien présentait les recherches sociologiques qu’elle réalisait dans les années 1960 et 1970 comme le seul domaine échappant à l’entremêlement de leur vie commune ». Lucie Rondeau de Noyer mène de manière indépendante cette « entreprise vivifiante » et en diffuse les premiers résultats par le biais d’un blog Mediapart.
À l’été 2022, Lucie Rondeau du Noyer effectue un premier séjour à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), « heureuse d’y découvrir une vraie matière sociologique ». Premier d’une longue série, ce séjour lui permet de rassembler des éléments donnant naissance à deux interventions dans le cadre du séminaire Lectures de Marx à l’ENS. À la rentrée 2023, elle commence à publier des articles scientifiques sur l’œuvre sociologique d’Hélène Legotien. Elle a, à la même époque, la surprise de découvrir son travail cité par Francis Dupuis-Déri à la fin de son ouvrage Althusser assassin (Les éditions du Remue-Ménage, 2023), « une première forme de reconnaissance » pour ses recherches historiennes.
Pendant l’automne 2023, le livre de F. Dupuis-Déri et l’enquête journalistique de Johanna Luyssen qui en découle parviennent à sensibiliser le grand public au fait que le meurtre d’Hélène Legotien mérite d'être reconnu et analysé comme un féminicide. Selon Lucie Rondeau du Noyer, ces travaux importants ont toutefois pour point commun « de se concentrer sur le traitement médiatique du meurtre et sur les quelques jours qui l'ont précédé ». Convaincue que la résurgence du meurtre de Legotien dans les médias constitue aussi l’occasion d’enfin parler de sa vie, elle décide de continuer à approfondir ses recherches sur la biographie intellectuelle de Legotien. À partir de janvier 2024, la chercheuse collabore directement avec l'IMEC, pour lequel elle réalise notamment des entretiens avec d'anciens amis et collègues d'Hélène Legotien, qui témoignent de son influence théorique et politique. Le travail d’inventaire des sources préalable au lancement d’une collection d’archives personnelles de Legotien ayant touché à sa fin en novembre 2025, Lucie Rondeau du Noyer s’investit désormais dans plusieurs projets collectifs et institutionnels cherchant à promouvoir une meilleure connaissance de la vie d’Hélène Legotien, à l’ENS et ailleurs.
Qui était Hélène Legotien ?
Jeune femme issue d’une famille juive originaire de l’Empire russe, militante au Parti Communiste à partir de 1932 puis résistante à Lyon sous le pseudonyme de « Sabine Legotien », elle est née Hélène Rytmann en 1910. Liée au monde du cinéma avant la guerre, elle assiste Jean Renoir dans La vie est à nous (1936) et La marseillaise (1938) tout en étant à la même époque l’une des principales animatrices du Syndicat général des travailleurs de l’industrie du film.
Pendant la guerre, elle devient résistante et participe à la libération de Lyon. En 1944, sous le nom d’Hélène Legotien qu’elle conservera jusqu’à la fin de sa vie, elle publie quelques critiques cinématographiques dans Combat, puis se lance dans la rédaction d’un livre sur son expérience de la Résistance qui ne sera jamais publié. Après plusieurs années de grande précarité, elle entre comme varitypiste à l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) en 1950. Elle en sort chargée d’études en 1954, un premier pas vers le monde de la sociologie.
Au milieu des années 1950, elle reprend pendant quelques mois son activité de critique cinématographique dans les colonnes d’Esprit, puis réalise ses premiers terrains de sociologie. En 1958, elle enquête à l’Imprimerie nationale sur les conséquences socio-économiques de l’automation du travail des ouvrières. En 1959, elle intègre la Société d'études pour le développement économique et social et y dirige ses propres enquêtes entre 1964 et 1975. Les travaux qu’elle publie pendant cette décennie sur le sous-développement paysan en France et en Afrique décolonisée trouvent un écho certain auprès de ses collègues sociologues et économistes. Dans les dernières années de sa vie, elle mène de façon indépendante une enquête ambitieuse sur l’évolution de la condition ouvrière en France pendant les Trente glorieuses.
La rue d’Ulm était plus qu’un lieu de résidence pour Hélène Legotien - elle était décédée à l’ENS. Dès la fin des années 1940, elle y a contribué au développement de la cellule communiste des élèves de l’ENS et à l’organisation des conférences du cercle Politzer. Elle y a encore sa place aujourd’hui, avec notamment le dévoilement d’une plaque en sa mémoire le 25 novembre 2024, journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, destinée à prendre place dans un espace encore en cours d’aménagement.
L'ENS et l'IMEC préparent aussi, sous la direction scientifique conjointe de Lucie Rondeau du Noyer (CIRED) et d'Anne Lhuissier (CMH), une journée d'études qui mettra notamment à profit la "Collection Hélène Legotien" ouverte cet automne à l'IMEC afin de mettre en lumière le parcours de femme, de militante et de chercheuse d'Hélène Legotien.

