Arts contemporains et indigénéités

Journées d'étude

Ces journées d'étude du département Arts ont pour objectif d’interroger la place des pratiques et des identités « indigènes » ou « autochtones » au sein des mondes de l’art contemporain.

Kent Monkman (Cree, b. 1965). Welcoming the Newcomers, 2019. The Metropolitan Museum of Art, New York, Purchase, Donald R. Sobey Foundation CAF Canada Project Gift, 2020. Image courtesy of the artist
Kent Monkman (Cree, b. 1965). Welcoming the Newcomers, 2019. The Metropolitan Museum of Art, New York, Purchase, Donald R. Sobey Foundation CAF Canada Project Gift, 2020. Image courtesy of the artist

Ces journées d'études commencent avec le constat de la place de plus en plus importante des appellations « autochtone » et « indigène » dans les mondes de l’art contemporain international. Au Canada, les musées réservent des sections entières aux artistes désigné·es comme « autochtones », spécifiant celle des « premières nations » dont l’artiste est issu·e. En Australie les cartels d’expositions mentionnent « artistes aborigènes » non seulement pour les peintures de « rêve » traditionnelles mais également pour des installations telles qu’on en trouve dans les biennales internationales d’art contemporain.

L’artiste Kent Monkman, d’ascendance amérindienne et irlandaise, dont l’œuvre met à la fois l’histoire de la peinture moderne et les récits coloniaux canadiens cul par-dessus tête, jouit d’un immense succès, au point d’être le premier artiste canadien à s’être vu passer commande en 2019 de deux peintures monumentales pour orner le hall principal du Metropolitan Museum à New York. Si les rapports entre « premières nations » et colons européens sont la thématique centrale de l’œuvre de Monkman, cette dernière ne relève en rien de pratiques traditionnelles. Est-ce l’œuvre d’un artiste autochtone ? Est-ce une œuvre sur l’identité autochtone ? Est-ce une œuvre s’expliquant par l’identité autochtone de son auteur ? Est-ce une œuvre sur les rapports entre autochtonie et colonisation ? Un commentaire caustique sur l’histoire de l’art occidental ? Tout cela à la fois ?

Voilà quelques-unes des questions que nous souhaitons poser.

Comprendre l’engouement

L’engouement conceptuel et militant pour l’indigénéité et les luttes autochtones s’inscrit dans un double mouvement : d’une part la recherche de modes de vie alternatifs respectueux de l’ensemble des écosystèmes et des vivants qui les habitent, luttant contre les différentes formes d’exploitation et les impératifs de rentabilités et de compétitivité du marché, et d’autre part un désir d’ailleurs et d’archaïsme fantasmés : l’indigénéité est un néo-primitivisme, l’autre de l’occidentalité urbaine et cultivée. Le besoin de reconnexion à une indigénéité fantasmée (l’orientalisme du XXIe siècle ?), peut être lu comme le signe du malaise croissant de la modernité technologique virtuelle et hyper connectée, un « reality show global » peuplé, selon Suely Rolnik, de zombies hyperactifs. Ce qui fascine dans l’indigénéité, c’est également la possibilité d’engager un rapport à la Terre dégagé des impératifs de rentabilité, une possibilité de sortie vécue et incarnée (et non spéculative) de la dichotomie nature/culture : une possibilité de penser un continuum entre les humains et les non-humains, entre le visible et l’invisible.

La question autochtone dans les arts contemporains peut donc être abordée selon une multiplicité de points de vue, selon qu’on aborde un engouement sur fond de recherche néo-primitiviste d’authenticité, un rattrapage institutionnel, la culpabilité coloniale, ou les luttes de populations colonisées et de groupes culturels minoritaires pour la préservation de leur culture (croyances, pratiques, savoirs).

Des modèles alternatifs aux politiques de l’identité ?

Quelle théorie culturelle de l’autochtonie peut-on aujourd’hui proposer, et depuis quelle situation ? L’indigénéité pourrait-elle être un outil permettant de déjouer les pièges de l’identité, dans lesquels la création contemporaine est de plus en plus fréquemment prise ? Cette perspective est tout à la fois stimulante et paradoxale. Kent Monkman, encore lui, fournit un bon exemple de la manière dont l’autochtonie peut jouer à troubler les identités, plutôt qu’à les renforcer : identifié comme Cree et irlandais, il peint dans la plus pure tradition européenne ; identifié comme homme, il se donne une alter ego, Miss Chief Eagle Testickle, qui déjoue les binarités de genre. Monkman nous rappelle ainsi que ce qui caractérise l’identité « autochtone », c’est d’être plurielle. Les Aborigènes d’Australie « conjugue[nt] des identités multiples » et « joue[nt] ainsi avec l’intersubjectivité non seulement entre les hommes mais encore avec tous les éléments de l’environnement », selon l’anthropologue Barbara Glowczewski, qui écrit encore que l’indigénéité « rejette l’identité comme essence fixe et exclusive ».

Il s’agira donc d’interroger également ce qui se joue dans des œuvres qui à la fois déjouent les pièges de l’identité fixe et risquent de se prendre au piège des racines. Cette journée d’étude entend déplacer la focale des questions institutionnelles vers celles des processus créatifs, des identités assignées vers les pratiques par lesquelles l’individu s’auto-désigne, voire se désidentifie.

Et l’histoire de l’art dans tout ça ?

L’anthropologie regarde depuis plusieurs années les pratiques de résistance culturelle et pense les questions d’autochtonie et d’indigénéité en contexte globalisé. L’histoire de l’art peut-elle apporter un éclairage différent ? En mai 2013, le colloque « art contemporain et identité autochtone. Une contre-écriture de la mondialisation » à l’INHA proposait un premier état des lieux en France, en écho à l’importante exposition Sakahàn. Art indigène international au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa. Son sous-titre l’inscrivait à la fois dans la continuité et en décalage avec l’accrochage « Modernités plurielles » proposé au même moment au Centre Pompidou.

Cette journée pourra être l’occasion d’interroger la place que l’histoire de l’art peut occuper dans les débats sur l’identité culturelle – entre revendication d’autochtonie, d’ethnicité et de race, et hybridation des pratiques et des expériences. Peut-elle encore, à l’heure où elle semble prête à être digérée par les visual studies, apporter une contribution originale ? Se distingue-t-elle à cet égard des cultural studies dans ce qu’elle peut nous apprendre à penser des indigénéités ?

Programme

Jeudi 25 mars (en ligne)
15h – 18h

15h – 15h15 Accueil virtuel des participant/es et du public

15h15 – 15h30 Introduction
Morgan LABAR (ENS)

15h30 – 17h30 Autoreprésentations autochtones
Modération : Morgan Labar

15h30 – 16h10 Sophie GUIGNARD (Université du Québec à Montréal) : « L’autochtonie en Amérique du nord vue par les photographes autochtones »

16h10 – 16h50 Silvia COLOMBO (Norrbottens Museum, Luleå, Suède) : « Swedish Sami Art between Folklore and Fame. Past and Present Roles and Identities »

16h50 – 17h pause

17h – 17h40 Sofia GOTTI (University of Cambridge) : « Worldviews. Indigenous Contemporary Art in Paraguay »

17h40 – 18h Discussion générale et conclusion de l’après-midi.

 

Vendredi 26 mars

9h30 – 18h

9h30 – 9h45   Accueil des participant/es et du public

9h45 – 10h     Introduction Morgan LABAR (ENS) et étudiant/es du séminaire « Autochtonie, hybridité, anthropophagie »

10h – 11h       Diaspora caribéenne / Indigénéités nomades (I)

Hervé TÉLÉMAQUE (artiste) et Philippe DAGEN (université Paris1 Panthéon-Sorbonne) (en présence)

11h – 11h10    pause

11h10 – 12h30 Altérité et conflictualité
Modération : Morgan LABAR

11h10 – 11h50 Morgana HERRERA (université Toulouse-Jean Jaurès)

« La scène artistique amazonienne péruvienne comme plateforme contestataire indigène » (en présence)

11h50 – 12h30 Philippe LE GUERN (université Rennes 2)

« Comment ne pas altérer l’altérité ? L’artiste, l’ethnographe et l’autre culturel » (en présence)


12h30 – 14h pause déjeuner

14h – 15h Diaspora caribéenne / Indigénéités nomades (II)
Minia BIABIANY (artiste) et Yasmine ESPERT (Spelman College, Atlanta) (en ligne)
Projection de Pawòl sé van [Minia Biabiany, 2019, 13 min.] suivie d’une discussion avec l’artiste.

15h10 – 17h40 Exposer les arts autochtones aujourd’hui : reconnaissance, appropriation et réappropriation.
Modération : Marie MAUZE (Collège de France / Laboratoire d'anthropologie sociale)

15h10 – 15h50 Aurélie JOURNÉE-DUEZ (EHESS) : « Performer la décolonisation. Décoloniser la performance. Les œuvres The Artifact Piece et The Artifact Piece Revisited des artistes autochtones James Luna et Erica Lord ». (en présence)

15h50 – 16h30 Marie-Charlotte FRANCO (Université de Montréal / Centre Interuniversitaire de Recherches et d’Études Autochtones) : « Déconstruire l’autochtonie pour reconstruire les relations : l’intégration de l’art contemporain des Premières Nations au Musée McCord comme processus de réappropriation décolonial » (en ligne)


16h30 – 16h40 Pause

16h40 – 17h40 Guy SIOUI DURAND (Kiuna et Université du Québec à Montréal) et Jean-Philippe UZEL (Université du Québec à Montréal) : « De Sakahàn à Àbadakone : la lente émergence de l’art contemporain autochtone sur la scène internationale » (en ligne)

17h40 – 18h Discussion générale et conclusion du colloque.

 

Journées d'études organisées par Morgan Labar (ENS, département ARTS / SACRe EA7410, PSL) avec le concours des étudiant·es du séminaire « Autochtonie, hybridité, anthropophagie » (Albert Constant-Piot, Camille Copin, Hélène Desy, Elise Gérardin et Auriane Landon), entamé en 2020 et amené à se poursuivre en 2021-2022 (ENS, département des ARTS). 

Mis à jour le 22/3/2021