« La crise climatique est aussi une crise qui se vit dans nos corps »
Fil d'Ariane
Rencontre avec Kévin Jean, épidémiologiste à l’ENS-PSL et auteur de l’ouvrage À notre santé !
Le changement climatique ne menace pas seulement les écosystèmes : il affecte déjà directement notre santé. Dans son ouvrage À notre santé ! La lutte contre le changement climatique n’est pas celle que vous croyez, Kévin Jean, titulaire de la chaire « Santé et changements globaux » à l’Institut de biologie de l’École normale supérieure - PSL, explore les liens étroits entre changement climatique, environnement et santé publique.
À travers un livre à la fois pédagogique et documenté, il montre comment les politiques climatiques peuvent produire des bénéfices sanitaires rapides, concrets et largement sous-estimés.
Dans votre ouvrage À notre santé !, vous proposez de regarder la transition écologique à travers ses effets sur la santé. Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire ce livre, et à adopter cet angle en particulier ?
Les enjeux de transition écologique et climatique sont souvent présentés dans un registre très technique, parfois même abstrait : tonnes équivalent CO2, ppm (1), hausse de la température moyenne mondiale… Et cela peut avoir tendance à nous faire oublier l’essentiel : la crise climatique est aussi une crise qui se vit dans nos corps ! Le changement climatique ne menace pas seulement le climat ou la planète, entités que nous avons bien du mal à appréhender. Il menace directement nos organismes, mais aussi les conditions environnementales et sociales qui nous permettent de vivre en bonne santé. À ma connaissance, il n’existait pas de synthèse grand public présentant les diverses façons – et elles sont nombreuses ! – par lesquelles le changement climatique peut affecter notre santé. J’ai donc essayé d’en proposer un panorama le plus complet possible dans la première partie de ce livre.
Votre livre prend à contre-pied une idée largement répandue : celle d’une transition écologique forcément contraignante. En quoi les politiques climatiques peuvent-elles, au contraire, améliorer concrètement notre santé et notre qualité de vie ?
C’est là, je pense, le message le plus original et le plus mobilisateur que le domaine de la santé publique peut porter à propos de la crise climatique, et c’est celui qui constitue la seconde partie de ce livre. Agir pour le climat ne permet pas seulement d’atténuer les risques que le réchauffement de l’atmosphère fait peser sur notre santé. En transformant nos modes de vie et notre environnement, des politiques climatiques ambitieuses pourraient bel et bien améliorer considérablement notre santé et notre qualité de vie, ici et maintenant !
Vous mobilisez de nombreux travaux pour quantifier ces bénéfices. Quels sont, selon vous, les exemples les plus parlants — ceux qui permettent de comprendre immédiatement les liens entre climat et santé ?
Sortir des énergies fossiles, l’une des conditions pour limiter le réchauffement climatique, est également le meilleur moyen de réduire la pollution atmosphérique – rappelons que près de 80% des décès liés à la pollution de l’air sont attribuables à la combustion des énergies fossiles. Décarboner le secteur des transports pourrait largement contribuer à combattre le fardeau lié à l’inactivité physique, si cette décarbonation s’appuie sur les transports en commun et les transports dits actifs, c’est-à-dire le vélo et la marche, y compris la marche dite intermodale. Réduire l’empreinte environnementale et climatique dans nos assiettes passe par la réduction des aliments d’origine animale, ce qui suit également les recommandations nutritionnelles. Logement, aménagements urbains, etc… On peut identifier ces convergences entre les enjeux climatiques et les enjeux sanitaires dans de nombreux domaines. Mis bout à bout, cela représente des gains de santé publique qui sont considérables !
Vous montrez que les bénéfices sanitaires de certaines politiques climatiques peuvent être rapides, voire immédiats. En quoi cela change-t-il, selon vous, la manière de penser ou de mettre en œuvre les politiques publiques ?
Les bénéfices pour le climat d’efforts visant à réduire les émissions de gaz à effets de serre peuvent mettre des décennies, voire des siècles à se réaliser. Mais les bénéfices sanitaires qui les accompagnent sont, eux, bien plus rapides : on parle ici de co-bénéfices qui se manifestent à l’échelle de quelques mois, ou quelques années. De plus, ces bénéfices se manifestent localement, c’est-à-dire pour les territoires et les populations qui consentent à ces efforts, et ce quoi que fassent les autres pays. Ce caractère rapide, local et non conditionné des bénéfices en santé de politiques climatiques permet d’appréhender ces politiques d’une façon bien plus mobilisatrice.
« Les populations les plus affectées par le changement climatique ou les plus vulnérables sont presque systématiquement celles qui sont le moins responsables du problème. »
Les effets du changement climatique sur la santé, comme les bénéfices des politiques de transition, sont-ils répartis de manière égale dans la population ? Quels enjeux d’inégalités cela soulève-t-il ?
En effet : l’inaction climatique se paie bel et bien d’un fardeau humain et sanitaire qui ne fait que s’aggraver, mais ce fardeau est loin d’être réparti uniformément. Générationnelles, socio-économiques, de genre… Les inégalités face aux effets du changement climatique s’observent dans de multiples dimensions. De fait, il vaut mieux parler d’injustice plutôt que d’inégalité climatique, car les groupes et les populations qui sont les plus affectées ou les plus vulnérables sont presque systématiquement celles qui sont le moins responsables du problème. Au lieu de laisser ces inégalités s'accroître par l’inaction climatique, différents travaux suggèrent au contraire que des politiques climatiques bien conçues pourraient contribuer à réduire les inégalités sociales de santé existantes.
Travailler à l’ENS-PSL influence-t-il votre manière d’aborder ces questions à l’interface entre climat et santé ?
Bien sûr, ce livre a très largement profité de l’environnement scientifique très propice dans lequel j’évolue depuis mon arrivée à l’ENS-PSL. Cet ouvrage s’appuie notamment sur les recherches que nous conduisons au sein de la structure PARSEC – pour Paris Recherche Santé Environnement Climat, dirigée par Rémy Slama et hébergée au sein de l’Institut de biologie de l’ENS-PSL. Il s’appuie également largement sur les échanges interdisciplinaires que j’ai avec les collègues de l’équipe pédagogique du Master en Science de la Durabilité de l’Université PSL, sous la direction de Corinne Robert.
Plus largement, quel rôle les scientifiques peuvent-ils jouer pour faire évoluer les perceptions sur ces questions ? En quoi un ouvrage comme celui-ci participe-t-il, selon vous, à ce dialogue entre recherche et société ?
Nous vivons actuellement une période où les renoncements environnementaux se multiplient, tout comme les attaques contre les sciences elles-mêmes. C’est un contexte que nous nous devons de prendre en compte dans nos pratiques : j’ai la conviction que la communauté scientifique ne doit pas seulement contribuer, par sa recherche, à préserver l’habitabilité de notre planète. Elle doit en plus participer à faire vivre ces messages dans l’espace public.
Notes :
(1) La partie par million (ppm) est une unité de mesure qui indique la concentration d'un gaz, particulièrement utilisé pour quantifier le taux de CO₂ dans l'atmosphère.