Climat, santé et société : avec le PARSEC créé par l’ENS-PSL et l’Inserm, un champ de recherche inédit s’ouvre en France

Entretien avec Rémy Slama, épidémiologiste à l’Inserm et à l’ENS-PSL, responsable de PARSEC

Créé le
13 janvier 2026
Face au changement climatique et à ses impacts sur la santé publique, l’ENS-PSL et l’Inserm ont uni leurs forces en 2024, avec la création du PARSEC – pour Paris Recherche Santé Environnement Climat –  une structure de recherche interdisciplinaire, installée à l’École normale. Son responsable, Rémy Slama, nous présente les grandes orientations de ce programme ambitieux, pensé pour nourrir la recherche, la formation et l’action publique.
Rémy Slama
Rémy Slama © Patrick Imbert pour le Collège de France

Vous dirigez la nouvelle structure de recherche et de formation Paris Recherche Santé Environnement Climat, le PARSEC. Comment est-elle née et quels sont ses objectifs ?
Le PARSEC est né d’une décision commune des directions de l’ENS-PSL et de l’Inserm de rapprocher leurs forces dédiées à la recherche et à la formation sur le changement climatique et la santé. Les deux institutions, qui ont déjà des collaborations sur des sujets comme la biologie intégrative avec l’Institut de biologie de l’ENS (IBENS) et les sciences cognitives, avec le Laboratoire de neurosciences cognitives computationnelles (LNC2), ont décidé de les étendre à ce nouveau sujet essentiel pour la science et la société. 
L’ENS-PSL et l’Inserm ont donc mis des moyens humains en commun, avec la création de la chaire de professeur junior « Santé et changements globaux » portée par Kévin Jean pour l’École normale et mon arrivée comme professeur attaché à l’ENS-PSL, au sein de du département de biologie, grâce aux efforts de Pierre Paoletti, son directeur.
Ceci permet de faire émerger ce qui est, je crois, la seule structure de recherche uniquement dédiée à cette interface climat-santé en France. 

Les objectifs du PARSEC en 3 axes
-    Axe « impacts » : identifier les conséquences du changement climatique en termes de santé et inégalités sociales, 
-    Axe « trajectoires » : aider la société à identifier et mettre en œuvre les stratégies d’adaptation et d’atténuation du changement climatique les plus bénéfiques du point de vue de la santé, de la réduction des inégalités sociales et de l’environnement,
-    Axe « diffusion » : faire circuler les connaissances et former les chercheurs de demain sur ces thématiques.


Le PARSEC est porté conjointement par une grande école et un institut de recherche biomédicale. Que permet ce rapprochement entre l’ENS-PSL et l’Inserm ?
Il y a une évidente complémentarité entre les deux institutions. En étant très schématique, l’École normale supérieure - PSL est très solide sur les sciences du climat et de la société, mais moins sur les questions de santé des populations, qui sont au cœur de l’expertise de l’Inserm. En outre, pour l’Inserm, le partenariat avec un établissement d’enseignement supérieur, qui plus est capable de former des étudiantes et étudiants très polyvalents et aptes à l’interdisciplinarité – voire la transdisciplinarité, comprise à la fois comme transcendant les frontières disciplinaires et appelant à davantage d’implication des acteurs de la société – est particulièrement pertinent sur un champ émergent comme le nôtre, où il n’y a pas de vivier de chercheurs expérimentés. À plus long terme, il faudra réussir à appréhender le sujet comme touchant aux trois grands piliers scientifiques – sciences du vivant, de la terre, des sociétés – qui sont tous présents à l’ENS-PSL.

« Le changement climatique est un problème environnemental, mais aussi un problème sanitaire et un problème d’inégalités. »

Le PARSEC se situe à l’intersection de la santé, du climat et de l’environnement. Pourquoi est-il devenu nécessaire, selon vous, de croiser ces champs de recherche ?
Le changement climatique est un problème environnemental, mais c’est aussi un problème sanitaire, et un problème d’inégalités – inégalités tant du point de vue des responsabilités que des conséquences et des solutions envisagées.

La santé n’a pas sa légitimité ici seulement comme une strate supplémentaire parmi les conséquences du changement climatique : c’est aussi un levier de résolution du problème. Car les bénéfices climatiques des actions d’atténuation du changement climatique sont relativement lointains dans le temps, dilués dans l’espace et conditionnés à l’action des autres gros émetteurs de gaz à effet de serre. Mais les actions d’atténuation peuvent aussi générer des cobénéfices sanitaires ; or ceux-ci, en contraste avec les bénéfices climatiques, sont plus proches dans le temps, locaux, et en grande partie indépendants de ce que feront ou pas les autres acteurs. Mettre en évidence ces cobénéfices proches, les maximiser, et s’assurer de l’absence d’inégalités sociales induites pourrait favoriser l’adhésion de la société à ces stratégies d’atténuation. Le GIEC a acté cette multiplicité des dimensions au problème, avec, à côté du premier groupe de travail très centré sur la physique, deux autres sur les vulnérabilités et l’atténuation du changement climatique.

Comment, dès lors, structurer la recherche ? Plutôt que espérer que les climatologues apprennent suffisamment de santé publique et sciences des populations, ou que les spécialistes de santé publique deviennent des spécialistes du climat, nous avons choisi de parier sur une structure de recherche associant ces compétences – elles pourront s’élargir encore je l’espère, notamment vers les sciences de la société et les sciences cognitives. 
Mon expérience de collaboration avec les physiciens de l’atmosphère, en travaillant sur la pollution atmosphérique, m’a convaincu que l’acculturation interdisciplinaire requiert un contact quotidien, permis par une présence en un même lieu, plutôt que des réunions espacées typiques des collaborations entre équipes. 
C’est tout à fait cohérent avec le Master Transform sur les sciences de la durabilité mis en place par Corinne Robert et Amaury Lambert et toute l’équipe du Centre de formation sur l'environnement et la société, le CERES, dans une logique transdisciplinaire, et dans lequel Kévin Jean et moi intervenons, ou le cycle de séminaire sur changement climatique et santé. 

L’un des objectifs de PARSEC est aussi d’éclairer la décision publique. Sur quelles questions concrètes espérez-vous pouvoir apporter des éléments de réponse ?
Notre recherche se structure autour de 3 questions, toutes en lien avec la décision publique et les transitions ou transformations sociétales. La première est celle de quantifier l’impact attendu du changement climatique sur la santé et les inégalités – il s’agit ici de documenter le coût de l’inaction : combien de décès, ou de cas de pathologies, et comment sont-ils distribués à travers les groupes sociaux ? 
La seconde est liée au fait que toutes les actions d’adaptation au changement climatique et d’atténuation de celui-ci ne sont pas équivalentes en termes de co-bénéfices sanitaires et d’effets sur les inégalités ; par exemple, remplacer les voitures thermiques par des voitures électriques va dans la bonne direction du point de vue des émissions de gaz à effet de serre, mais risque de ne pas résorber les inégalités sociales de mobilité et de rater les co-bénéfices sanitaires d’une diminution de la sédentarité, qu’un recours plus important aux mobilités actives permettrait. Notre objectif est ici d’identifier les stratégies d’atténuation qui maximisent ces co-bénéfices de santé publique, et donc permettent de concilier la préservation du climat et de l’environnement, la santé et la lutte contre les inégalités sociales. 

« Nous cherchons à répondre à ces trois questions simples, mais essentielles : pourquoi agir contre le changement climatique ? Dans quelle direction aller ? Et comment y arriver ? »

Mais nous avons beaucoup d’exemples en santé publique de solutions identifiées comme probantes par la science que la société n’adopte pas, ou très lentement. C’est pourquoi il nous semble essentiel d’aborder une troisième question, celle consistant à identifier les solutions, locales et globales, permettant de mettre en œuvre ces stratégies générales, et d’identifier les blocages à cette mise en œuvre. Par exemple, dans quelle mesure est-ce qu’un changement de l’offre alimentaire, ou un étiquetage du bilan carbone des aliments pourraient contribuer à décarboner l’alimentation ? Quelles autres mesures pour arriver au « zéro émission nette » ? Autrement dit, nous cherchons à répondre aux trois questions simples, mais essentielles : pourquoi agir contre le changement climatique ? Dans quelle direction aller ? Et comment y arriver ?

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[#Décryptage] Changement climatique : « La parole du scientifique est essentielle pour contrer les discours lénifiants nourrissant l’illusion d’adaptation sans casse », par Christophe Cassou, climatologue, directeur de recherche CNRS au laboratoire de météorologie dynamique de l'ENS-PSL.

Dans le cadre de PARSEC, vous avez lancé avec Kévin Jean, il y a peu, le séminaire Approaches and methods to quantify links between climate change and health. À qui s’adresse-t-il et en quoi ce séminaire s’inscrit-il dans la stratégie globale du programme ? 
Il s'agit d’avancer dans la mise en œuvre de l’interdisciplinarité que nous venons d’évoquer. Le premier pont à faire est avec les physiciens et climatologues, qui ont découvert le changement climatique, compris ses causes, et qui ont besoin des disciplines travaillant à l’échelle de la société et des populations pour réfléchir à ses impacts sociétaux et à sa résolution.  

Ce séminaire, co-organisé avec Fabio d’Andrea, directeur du département des géosciences, et le département de biologie, ainsi qu’avec le CERES, est une façon de développer un langage commun sur le sujet et de nouer des collaborations au niveau de l’École normale. Et il ne faudrait pas s’arrêter là, car ce problème mobilise l’ensemble du trépied des sciences de la terre, du vivant et de la société. Associer droit – le cadre du droit actuel de l’environnement permet-il de gérer les enjeux climatiques ? – philosophie, économie, sciences politiques aux sciences du vivant et de la terre, dans la logique promue par le CERES, serait aussi très important.


Selon vous, quels sont les principaux verrous à lever pour mieux comprendre les effets du changement climatique sur la santé ? Et comment le PARSEC compte-t-il y répondre ?
Des difficultés méthodologiques existent, concernant l’articulation de nombreux modèles décrivant des champs connexes, ainsi qu’en termes de disponibilité des données. Mais je dirais que les enjeux les plus nouveaux concernent d’une part la dimension participative de la recherche – comment impliquer effectivement et pertinemment dans la recherche, la société, les décideurs locaux, nationaux, européens, toutes les parties prenantes ? – et d’autre part la mise en place d’études interventionnelles ambitieuses, dans le champ des transports ou de l’alimentation par exemple, en lien avec le troisième axe évoqué plus haut visant à valider des solutions pour décarboner notre société. 

Une option ici est d’appliquer la méthodologie des essais randomisés utilisée en recherche clinique, afin de valider non pas un médicament, mais des approches permettant de limiter les émissions carbone d’un secteur d’activité et son impact sanitaire négatif : par exemple pour « décarboner » et rendre plus saine l’alimentation - et ceci à l’échelle individuelle ou à celle des quartiers, villes, régions… À un autre niveau, faire vivre la recherche interdisciplinaire, dont on parle beaucoup, mais qui en pratique est très consommatrice de temps et d’énergie, est un défi. Mais si nous arrivions à faire dialoguer pertinemment climatologues, économistes, philosophes, spécialistes de santé publique et de sciences cognitives sur des sujets comme celle des outils pertinents pour aller vers une société neutre en carbone, ou sur la déclinaison pratique du principe pollueur-payeur, ce serait une superbe réussite.


À propos de Rémy Slama


Après une classe préparatoire, qui l'ouvre aux mathématiques et à la physique, Rémy Slama étudie à Polytechnique, où il découvre les sciences de l’atmosphère et la biologie moléculaire. Un parcours qui l’oriente naturellement vers une formation complémentaire dans les sciences du vivant à AgroParisTech, puis vers un Master ainsi qu’une thèse à l’Université Paris-Saclay dans le champ de l’épidémiologie environnementale. 
« Durant ma formation, les questions de santé – à l’échelle des populations plutôt qu’à l’échelle moléculaire, car je cherchais une recherche ancrée dans la société – et d’environnement me passionnaient toutes deux », explique-t-il. 
« L’épidémiologie s’est révélée à moi comme la discipline permettant de marier ces deux sujets. J’ai eu la chance de rencontrer le Pr. Spira, qui m’a proposé une thèse dans ce champ. »

Lien santé - environnement, un sujet de recherche précurseur 
Rémy Slama travaille ensuite en tant que chercheur à Paris, Munich, puis enfin à Grenoble où il créé une équipe d’épidémiologie environnementale, et commence à s’intéresser aux effets des polluants atmosphériques, puis des perturbateurs endocriniens – essentiellement dans le contexte des expositions très précoces, dès la grossesse, en lien avec le concept des origines fœtales de la santé et des maladies. « À cette période, le concept d’exposome, qui unifiait l’ensemble des facteurs environnementaux pouvant influencer la santé, a été mis en avant », indique-t-il. « J’ai été ainsi impliqué dans les premiers projets européens sur le sujet et lancé une cohorte sur l’exposome grâce au soutien de l’ERC ». Rémy Slama accepte ensuite de diriger l’Institut de Santé publique de l’Inserm, « ce qui a considérablement ralenti mes projets scientifiques, car la crise Covid-19 est survenue à ce moment ». Il quitte ce poste pour réorienter sa carrière scientifique sur le sujet santé-climat et rejoint l’ENS-PSL en 2024 et dirige en parallèle la nouvelle structure de recherche et de formation Paris Recherche Santé Environnement Climat, le PARSEC.

« Travailler au sein de l’École normale supérieure est fantastique », témoigne le chercheur, qui découvre des étudiantes et étudiants « passionnés et exigeants, avec qui les interactions sont extrêmement riches », ainsi que des collègues 
« de très haut niveau, tous très proches physiquement  – mais très occupés ». Autre point fort de l’établissement selon lui, son environnement – le Quartier latin – qui reste un vrai campus dans la ville. « Pour nous qui visons à alimenter la décision publique, la proximité avec les parlements et ministères français et avec Bruxelles est aussi importante », justifie Rémy Slama. « C’est un petit Harvard à la française, mais dans un quartier et une ville plus stimulants que Boston à mes yeux. »

Enrichissement intellectuel et confiance en soi
Et après plus de vingt ans de carrière, que pense-t-il du métier d'enseignant-chercheur ? « C’est une profession qui permet d’apprendre et de s'enrichir intellectuellement toute sa vie – même s’il faut se battre pour préserver le temps pour cela », estime-t-il. Pour le scientifique, elle laisse également la possibilité de « quitter la surface des choses en approfondissant des questions de société complexes, et de trouver un équilibre entre plusieurs tâches très complémentaires », telles que la recherche, l’enseignement, et la diffusion des connaissances vers la société dans son ensemble, par le biais de participation à des groupes d’expertise. Rémy Slama cite en exemple son implication dans des échanges « très riches » au sein du Comité national d’éthique ou au sein du Group of Chief Scientific Advisors de la Commission européenne.  

« La recherche est un sport d’équipe dans la plupart des domaines. »

Et lorsqu’il donne un conseil aux futurs jeunes chercheuses et chercheurs, c’est avant tout pour souligner l’importance de suivre sa passion, autant en termes de sujet que de discipline : « la voie pourra être longue et semée d’embûches, contre lesquelles avoir une source d’énergie interne est essentiel. » Autre recommandation : tenir aussi compte de l’environnement humain, immédiat et plus lointain de la recherche, « car c’est autant lui que le sujet qui va nous porter – la recherche est un sport d’équipe ». 
Pour finir, il estime essentiel « d’avoir confiance » en soi, en sa carrière : « j’ai jusqu’ici vu très peu d’étudiantes et d’étudiants à la fois de bon niveau et motivés qui n’arrivaient pas à trouver un poste, en tout cas dans le domaine qui est le mien, et qui est certainement plus favorisé que d’autres. »