« Je suis persuadée qu’on fait de la meilleure science lorsqu’on ne vient pas tous du même moule »

Rencontre avec Julie Delon, directrice adjointe du département de mathématiques et applications de l’ENS-PSL

Créé le
24 Février 2026
Arrivée à l’ENS-PSL en septembre 2025, Julie Delon est professeure et également directrice adjointe du département de mathématiques et applications de l’ENS-PSL.
Ses travaux portent sur le traitement des images, le transport optimal et les mathématiques des données, à l’interface avec de nombreux domaines scientifiques. Dans un entretien, la mathématicienne partage son regard sur ses recherches, la place des mathématiques dans la société et évoque les enjeux de diversité et d’égalité dans la science. 
Julie Delon
Julie Delon © Julien Campet - Département de mathématiques et applications ENS-PSL

Pourquoi vous être dirigée vers la recherche, en particulier les mathématiques appliquées ? Quel est votre champ de recherche principal ?
Julie Delon : À l'origine, je m’étais spécialisée dans les mathématiques pour le traitement des images. Ce domaine à l’interface entre les mathématiques et l’informatique m’a plu, car il touchait à beaucoup de mathématiques différentes, tout en ayant des applications très concrètes. Par la suite, je me suis rapidement passionnée pour un problème mathématique appelé le transport optimal. Pour simplifier, ce problème consiste à chercher le moyen de déplacer de la matière en minimisant l'effort déployé.
Aujourd’hui, mon domaine de recherche concerne plus largement les mathématiques des données. Le traitement des images – et des données en général – a en effet connu un important bouleversement il y a une dizaine d’années, avec le succès des réseaux de neurones artificiels dans de nombreux problèmes fondamentaux, tels que la reconnaissance d’objets ou la restauration d’images et de films. Le domaine a évolué très rapidement, avec de nouvelles méthodes et algorithmes, souvent utilisés comme des boîtes noires, sans que l’on comprenne toujours très bien pourquoi ces réseaux de neurones fonctionnent. Les mathématiques ont joué et jouent un rôle essentiel pour les démystifier, comprendre leurs limites et leurs biais, établir des garanties sur leur comportement et interpréter leurs solutions. 

« Dans notre communauté, l’IA suscite des débats passionnés, il pose des questions éthiques et écologiques légitimes, tout en laissant entrevoir des possibilités de faire des mathématiques autrement. »

En tant que chercheuse et enseignante, comment percevez-vous l’évolution du paysage mathématique en France ? Y a-t-il selon vous des sujets particulièrement porteurs ou des défis à relever ?
Julie Delon : La question des sujets porteurs est difficile, il est toujours compliqué de faire des prédictions. Sur la question des défis, un thème important pour notre communauté se situe dans les liens entre mathématiques et intelligence artificielle, et en particulier dans l’utilisation des outils issus de l’IA, notamment les grands modèles de langage et les langages formels (qui permettent de transformer des concepts mathématiques abstraits en instructions compréhensibles par un ordinateur), pour faire des mathématiques. Le sujet suscite des débats passionnés, il pose des questions éthiques et écologiques légitimes, tout en laissant entrevoir des possibilités de faire des mathématiques autrement : explorer de nouvelles méthodes de raisonnement, faire des ponts entre les disciplines, et peut-être aborder différemment des problèmes sur lesquels les mathématiciens butent depuis longtemps.

« Rendre la science accessible – sans sacrifier sa rigueur – est d’autant plus essentiel qu’on vit une période où la parole scientifique est de plus en plus remise en cause, comme s’il s’agissait d’une opinion. »

Comment voyez-vous le rôle du ou de la mathématicienne dans la société aujourd’hui ? 
Julie Delon : Transmettre nos travaux au monde extérieur, de manière intelligible et utile, fait partie de nos missions, même si c’est plus ou moins facile selon les domaines de recherche. En mathématiques, il y a de nombreuses initiatives pour cela et j’essaye de faire ma part, c’est un aspect de notre métier qui m’a toujours plu. Rendre la science accessible – sans sacrifier sa rigueur – est d’autant plus essentiel qu’on vit une période où la parole scientifique est de plus en plus remise en cause, comme s’il s’agissait d’une opinion. 

Vous avez rejoint le Centre de sciences des données (CSD) à votre arrivée à l’ENS-PSL. Comment décririez-vous l’environnement de travail et les interactions qui s’y développent entre les différentes disciplines ?
Julie Delon : Le Centre Science des Données (CSD) accueille des chercheuses et chercheurs de plusieurs départements de l’ENS, notamment de mathématiques, informatique et physique. Le dynamisme, et les interactions entre ses membres m’impressionnent, c’est un plaisir incroyable d’y travailler. Les sujets autour de la science des données touchent toutes les disciplines, ils sont propices aux échanges.

Dans ce cadre, quelle place occupe le département de mathématiques et applications — au sein du Centre de sciences des données et plus largement des réflexions actuelles autour de l’IA à l’ENS ?
Julie Delon : Nous sommes plusieurs membres du département de mathématiques et applications à faire partie du Centre Science des Données, en particulier Gabriel Peyré, qui en est le directeur et qui est également directeur scientifique du nouveau Lab IA de l’École. De mon côté, il était logique pour moi d’y être rattachée vu mes sujets de recherche. C’est aussi un plaisir d’y travailler, j’ai pu très rapidement collaborer avec des collègues sur place. 
Le domaine de la science des données est par nature interdisciplinaire. C’est une des raisons pour lesquelles il est si intéressant. Cela dit, les mathématiques et l’informatique y jouent un rôle très particulier : elles permettent d’analyser, développer et améliorer les outils du domaine, mais réciproquement, leur langage, très formel, est particulièrement propre à être « appris » ou à servir d’entraînement pour les grands modèles de langage. La place des maths dans le domaine est donc double. Le DMA est particulièrement impliqué dans ces questions, par exemple avec la mise en place récente du séminaire Automath

Le DMA participe à différentes actions de sensibilisation autour de la place des filles dans les filières scientifiques, comme via le Programme Femmes et filles de sciences de l’ENS-PSL. Comment cette question est-elle abordée au sein du département ?
Julie Delon : La place des filles dans les filières scientifiques et en particulier en mathématiques est une question essentielle dont on parle très régulièrement. Au sein du comité égalités du laboratoire – renouvelé en octobre 2025 – évidemment, mais aussi plus largement entre membres du laboratoire. Il y a une volonté partagée d’agir à plusieurs niveaux avec par exemple des actions tournées vers l’extérieur, notamment de sensibilisation envers les collégiennes et les lycéennes, mais aussi avec des actions en interne, car il est important que le département soit un environnement inclusif et respectueux, propice à l’épanouissement de toutes et tous.
Au-delà de la parité, les questions de l’égalité des chances et de la diversité sociale me semblent essentielles. Je suis persuadée qu’on fait de la meilleure science lorsqu’on ne vient pas tous du même moule.  

De nombreuses études montrent que les écarts entre filles et garçons en mathématiques se creusent très tôt. Comment mieux encourager les jeunes filles à se projeter dans des études et carrières scientifiques ?
Julie Delon : Plusieurs associations, notamment Femmes et Mathématiques ou Animath, organisent des actions pour les collégiennes, lycéennes, les étudiantes de licence... Il faut continuer à participer à de telles initiatives et il est formidable qu’elles existent. Il faut aussi reconnaître qu’on ne peut pas lutter efficacement si on ne considère pas le problème à la base, c’est-à-dire dès l’école. Il a été démontré que l’écart qui se dessine dès l’enfance n’est pas lié à une réelle différence de niveau en mathématiques, mais à une perception différente que les filles et les garçons se font de leur niveau. Perception qui joue dans l’appétence pour la matière et les choix de filières par la suite : les filles les moins influencées par ce stéréotype sont celles qui ont des modèles féminins scientifiques proches d’elles. Lutter collectivement contre ces stéréotypes est indispensable, et ce dès le plus jeune âge. C’est un problème sociétal qui dépasse la simple question des mathématiques. 

À propos de Julie Delon

« J’ai eu un parcours assez classique », estime Julie Delon, aujourd’hui professeure et directrice adjointe du département de mathématiques et applications de l’ENS-PSL. Un parcours qui a bien failli être littéraire : après l'obtention de son baccalauréat, Julie Delon hésite à s’orienter vers les mathématiques, tout autant attirée par le français et la philosophie. Après deux ans de classes préparatoires au lycée Condorcet, à Paris, elle intègre l’ENS de Cachan (aujourd’hui l’ENS de Paris-Saclay), avec « la ferme intention » de faire de la physique : « je voulais rester proche du concret et des applications », justifie-t-elle. « C’est un peu un concours de circonstances si je suis restée en maths, mais aussi une question de rencontres, avec des enseignants passionnés et passionnants. » 
Julie Delon soutient sa thèse en 2004 puis rejoint le CNRS en tant que chargée de recherche à Télécom Paris. En 2013, elle est recrutée en tant que professeure des universités à l’Université Paris Cité. En 2024, la scientifique reçoit la médaille d’argent du CNRS pour ses travaux sur les modèles stochastiques et le transport optimal, utilisés notamment dans le traitement d’image, un outil devenu central dans de nombreux domaines, de la photographie à l’imagerie médicale ou satellitaire. Julie Delon rejoint le département de mathématiques et applications de l’ENS-PSL en septembre 2025.