Qu'est devenu aujourd’hui le «métier d’historien» dont parlait Marc Bloch ?

Par Pierre Salmon, historien et maître de conférences en histoire contemporaine à l’ENS-PSL

Créé le
22 juin 2026
Comprendre le passé et apporter de l’intelligibilité. Pierre Salmon, historien et maître de conférences en histoire contemporaine à l’ENS-PSL, rappelle les réflexions pionnières de Marc Bloch sur le rôle de l'historien, démontrant l'importance d'être à la fois témoin et historien et « que prendre part au présent n’interdit pas une analyse fine et distanciée de celui-ci.»
Marc Bloch à l’École normale supérieure : genèse d’un historien. Exposition à la Bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines de l'ENS-PSL du 1er avril au 5 juillet 2026 © Pole communication ENS-PSL
Marc Bloch à l’École normale supérieure : genèse d’un historien. Exposition à la Bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines de l'ENS-PSL du 1er avril au 5 juillet 2026 © Pole communication ENS-PSL

Tout au long de sa carrière, Marc Bloch a jeté un regard neuf sur sa profession. En pleine Seconde Guerre mondiale, il travaille sur un manuscrit qui sera publié en 1949 par son collègue Lucien Febvre, sous une forme inachevée, à titre posthume : Marc Bloch a été assassiné par la Milice de Vichy en juin 1944. Alors qu’il est marginalisé du monde académique, en raison des lois antisémites de la dictature de Vichy, ce médiéviste reconnu synthétise plusieurs réflexions sur la discipline historique et ses méthodes. Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien gagne en popularité à la fin du 20e siècle, à la suite d’une réédition, alors que la réflexion sur l’écriture scientifique anime la profession depuis quelques décennies.

C’est une interrogation d’apparence naïve qui introduit cet essai : « Papa, explique-moi donc à quoi sert l’histoire ? » Les questions les plus simples sont parfois les plus difficiles à résoudre. Celle-ci n’invite pas seulement Marc Bloch à revenir sur les débats qu’il a animés avec d’autres collègues de ladite « École des Annales », dont Lucien Febvre : elle le pousse aussi à un examen de conscience. L’historien écrit son ouvrage alors que les temps sont devenus mauvais. Tout pourrait le porter au pessimisme, tant la guerre, l’Occupation et Vichy l’ont affecté. Son regard critique a conduit à une première mort professionnelle et sociale, avant la seconde, de la main de la Milice (voir Alya Aglan, La double mort de Marc Bloch, Flammarion, 2026). Et pourtant, Marc Bloch juge le rôle de l’historien capital. Le rapport au passé est certes empreint de tensions, mais elles sont surmontables. Marc Bloch souligne le risque représenté par l’anachronisme, qui consiste à déformer le passé en lui projetant le regard des temps présents. Les usages actuels de l’histoire – avec sa forte instrumentalisation politique – ne sauraient lui donner tort. C’est ici que la méthode historienne est essentielle : pour Marc Bloch, l’usage critique des sources, leur remise en contexte, la recherche de l’objectivité dans l’analyse des événements sont des prérequis indispensables. Aujourd’hui encore, ils constituent les fondements de la profession.

La réflexion de Marc Bloch a été enrichie. Des chercheurs ont eu tendance à tracer une démarcation nette entre la mémoire, qui procède d’un regard présent sur le passé et l’histoire, qui fait le chemin inverse. Ainsi les témoins et les historien-nes ont longtemps été confrontés, ce qui n’a pas été sans produire un jugement négatif à l’égard des archives (notamment orales) produites après les événements. Le débat avec d’autres disciplines a permis une approche plus nuancée, en postulant l’existence de plusieurs mémoires. Les historien-nes, qui font partie de la société, peuvent aussi se trouver sous influence du présent, cela bien involontairement. Faudrait-il pour autant considérer l’histoire comme une écriture emprunte de biais, et donc sous influence ? L’École des Annales n’ignorait pas que toute production historique était le produit de son époque, et des choix réalisés en vue de l’écriture ; ces nouveaux regards sont même constitutifs des avancées scientifiques. Marc Bloch, dans L’Étrange Défaite. Témoignage écrit en 1940, démontre que l’on peut être témoin et historien, et que prendre part au présent n’interdit pas une analyse fine et distanciée de celui-ci. Ce témoignage encore puissant est considéré comme un des actes fondateurs de « l’histoire du temps présent », qui est spécialisée dans la collecte et l’analyse de témoignages propres à des événements proches.

Enfin, on ne saurait oublier que le métier d’historien fait, comme celui d’autres scientifiques, l’objet de violentes attaques. Le débat public, devenu délétère, tend parfois à faire croire que les sciences sont devenues inutiles, sinon dangereuses. L’histoire est visée par les extrêmes droites qui font croire à une manipulation du passé à des fins idéologiques. De fait, cette accusation fait son effet : le monde académique se trouve menacé dans son indépendance et ses financements. C’est mal comprendre le métier d’historien-ne et les attaques contre la profession. Le rôle de l’historien, rappelle Marc Bloch, n’est pas de juger, mais de comprendre le passé, et donc d’apporter de l’intelligibilité. L’histoire n’est pas synonyme de roman national, mais elle ne vise pas non plus à un simple apprentissage de dates ou de noms. Elle est avant tout un positionnement critique dans l’écriture et l’analyse, elle est l’apprentissage de la mise à distance des faits et des discours qui nous entourent. Comme pour d’autres disciplines scientifiques, c’est justement le travail critique et raisonné qui dérange d’autres usages, plus politiques, qui fait affront à une parole pesée, contextualisée et documentée. L’identification de possibles biais est justement une garantie nécessaire pour mieux les combattre. Les chercheur-es auraient tort d’oublier que c’est leur approche critique et raisonnée des événements, passés comme présents, qui les transforment en cibles politiques. Le courage de Marc Bloch, résistant parce qu’historien, n’a heureusement pas d’élément de comparaison dans la France qui le fait entrer au Panthéon en 2026. Sûrement, doit-il nous inviter, avec modestie et assurance, à transmettre cet outillage pour éviter le retour des temps mauvais.